Jacques Tabak

Né à Metz le 2 août 1936  ·  Assassiné à Auschwitz-Birkenau le 5 août 1944

Son frère Joseph et sa sœur Rose, également déportés

Ses origines
Acte de naissance de Jacques Tabak
Acte de naissance de Jacques Tabak

Né le 2 août 1936 à Metz, à l'hôpital situé au n°2 de la rue Belle Isle, Jacques Tabak était le dernier enfant de Salomon et Léa Tabak. Son père, Shlomo (Salomon) Tabak, était originaire de la petite ville de Bilina en Tchécoslovaquie, né le 15 janvier 1896. Ses parents, décédés avant 1935, étaient Lazare (Leiser) Tabak et Bella Arbeit. La mère de Jacques, Laja (Léa) Brunwasser, née le 24 mai 1896 dans la ville de Bogdan, en Tchécoslovaquie également, avait pour parents Zelig Brunwasser et Chana Pure Malter.

La fiche domiciliaire de Salomon Tabak, conservée aux archives municipales de la ville de Metz, nous apprend que la famille résidait, au moment de la naissance du petit Jacques, au n°17 de la rue de la Chèvre et que le garçonnet était le benjamin d'une fratrie de sept enfants.

Fiche domiciliaire de Salomon Tabak
Fiche domiciliaire de Salomon Tabak – Archives municipales de Metz
Le 17 rue de la Chèvre à Metz
Le 17 rue de la Chèvre à Metz, domicile de la famille Tabak
Plan de situation du domicile

Avant la naissance du petit dernier, la famille comptait trois filles, les aînées, nées toutes trois à Jasina, un petit bourg rural de Ruthénie subcarpatique, contrôlé par la Tchécoslovaquie depuis la fin de la première guerre mondiale :

Rose (Rosa) Tabak, née le 28 juin 1921
Rose (Rosa), née le 28 juin 1921
Berthe Tabak, née le 23 juillet 1923
Berthe, née le 23 juillet 1923
Frieda (Frida) Tabak, née le 30 août 1924
Frieda (Frida), née le 30 août 1924
Affiche publicitaire des chemins de fer tchécoslovaques pour Jasina, 1930
Affiche publicitaire éditée par les chemins de fer tchécoslovaques en 1930, représentant l'église en bois de Jasina

Entre la naissance de Frieda et celle du premier fils, le 12 août 1926, la famille quitte la Tchécoslovaquie pour la France et c'est à Metz que le petit Lazard voit le jour. Malheureusement il ne vit que peu de temps et décède le 13 août 1927. C'est également le cas d'un autre fils de Shlomo et Laja, Jules, qui meurt à Metz le 24 juin 1933, huit mois après sa naissance.

Acte de naissance de Lazard Tabak
Acte de naissance de Lazard Tabak
Journal Le Lorrain du 18 octobre 1932 – naissance de Jules Tabak
Journal Le Lorrain du 18 octobre 1932 – naissance de Jules Tabak

Quand Jacques naît, il ne lui reste donc qu'un frère survivant, Joseph, né le 30 décembre 1930 à Metz.

Extrait du registre des naissances de la ville de Metz – dossier scolaire de Joseph Tabak
Extrait du registre des naissances de la ville de Metz, présent dans le dossier scolaire de Joseph Tabak – Archives Départementales de la Moselle

Alors que les filles aînées sont de nationalité tchécoslovaque, Jacques et Joseph, tous deux nés à Metz, sont de fait, en vertu de la loi du 10 août 1927 sur la nationalité, « Français par déclaration ». Salomon Tabak effectue cette démarche le 8 octobre 1936, ce dont atteste un document transmis le 10 octobre 1936 par le procureur de Metz au Garde des Sceaux.

Loi du 10 août 1927 sur la nationalité
Document de nationalisation des enfants Tabak
Documents relatifs à la nationalité de Jacques et Joseph Tabak

Un peu moins d'un an avant la naissance de Jacques, le 21 novembre 1935, Salomon et Laja ont contracté un mariage civil dont les archives municipales de Metz conservent la mémoire. Ils ont alors tous deux trente-neuf ans. On peut supposer que ce mariage contracté en France vient simplement officialiser aux yeux de la République française laïque un mariage religieux contracté devant le rabbin en Tchécoslovaquie.

Contrat de mariage de Salomon et Laja Tabak, 21 novembre 1935
Contrat de mariage de Salomon et Laja Tabak, 21 novembre 1935 – Archives municipales de Metz

Le contexte tchécoslovaque : pourquoi les Tabak ont quitté leur pays

La Tchécoslovaquie avait connu, après la Première Guerre mondiale, une vague de violence et d'émeutes antisémites liées à différentes causes : en Slovaquie, les accusations contre les juifs se fondaient principalement sur l'idée qu'ils étaient partisans de la Hongrie alors fortement impopulaire ; en Bohème-Moravie, beaucoup de Juifs avaient soutenu les Habsbourg, suscitant la colère des patriotes tchèques. Les juifs étaient en outre accusés d'avoir tiré bénéfice des pénuries pendant la guerre et de s'être livrés au marché noir.

Dans un contexte de faiblesse du nouvel État tchécoslovaque, les Juifs étaient devenus des cibles. Même si dès 1920 la violence diminua, on peut fort bien imaginer qu'après ces événements, Shlomo et Laja aient décidé de mettre à l'abri leur famille et de venir s'installer en France. D'autres documents donnent l'année 1926 comme étant celle de l'arrivée en France de toute la famille.

La fiche domiciliaire nous fait aussi découvrir le parcours de cette famille entre 1926 et 1940, occupant différentes adresses dans le quartier juif de Metz (le quartier du Pontiffroy) avant de s'installer en 1935 au 17 rue de la Chèvre.

Sa scolarité

Le nom de Jacques Tabak est mentionné sur la plaque mémorielle apposée dans le couloir de l'abbaye au lycée Fabert, dans la liste des anciens élèves du lycée assassinés par les nazis parce que juifs. Étant donné son très jeune âge au moment où la famille Tabak quitte Metz en 1940 (il a alors quatre ans), il est douteux qu'il ait pu y être inscrit, même dans les classes enfantines.

Même si leurs noms ne figurent pas sur la plaque mémorielle apposée au lycée, on sait cependant qu'au moins deux des autres enfants de la famille Tabak ont été scolarisés à Fabert : ainsi Joseph, frère aîné de Jacques, plus âgé de six ans, avait été inscrit dans ce qui était alors le « lycée de Metz » : les archives départementales conservent, sous la cote 15T110, un formulaire d'inscription à son nom en classe de 9ème.

Certificat de scolarité de Joseph Tabak, page 1
Certificat de scolarité de Joseph Tabak, page 2
Livret scolaire de Joseph Tabak
Documents scolaires de Joseph Tabak – AD Moselle, cote 15T110

De même, Rosa (Rose), la plus âgée des filles de la famille, a fréquenté les petites classes de notre lycée après avoir passé quatre ans à l'école élémentaire du boulevard Paixhans : les Archives Départementales de la Moselle conservent également un imprimé d'inscription, non daté, à son nom en classe de 8e2. Les fascicules de distribution solennelle des prix conservés dans le bureau du Proviseur du lycée nous ont permis de trouver Rose en classe de 8e2 : lors de la distribution des prix du mercredi 13 juillet 1932, elle reçoit un prix de tableau d'honneur, une mention en orthographe et lecture, un premier accessit en récitation et un premier prix en chant. Elle poursuit sa scolarité sérieuse en classe de 7e2 l'année suivante.

Fascicule de distribution des prix – Rose Tabak
Fascicule de distribution des prix – Rose Tabak
Fascicule de distribution des prix – Rose Tabak
Fascicule de distribution des prix – Rose Tabak
Fascicules de distribution solennelle des prix mentionnant Rose Tabak

On peut donc raisonnablement supposer que le petit Jacques, s'il avait vécu assez longtemps, aurait, comme ses frères et sœurs, fréquenté le lycée de Metz, futur lycée Fabert.

Sa vie à Metz
Plan de Metz avec les adresses de la famille Tabak
Plan de Metz – les adresses de la famille Tabak

On ne sait rien de la vie qu'a pu mener Jacques dans ses premières années à Metz. Son père était menuisier ébéniste et tenait boutique 15 rue du Grand Wad, à quelques minutes de marche du domicile de la famille ; sa mère, sans profession, devait consacrer ses journées à la tenue de la maison et à l'éducation des enfants.

Si l'on considère la déclaration de spoliation déposée après guerre au sujet de l'atelier de Salomon Tabak, l'entreprise devait être assez prospère : la valeur de l'inventaire est estimée à 318 000 francs de 1933 et le déclarant affirme qu'il « y avait beaucoup de meubles dans l'atelier ».

Document de spoliation de l'atelier de Salomon Tabak
Document de déclaration de spoliation de l'atelier de Salomon Tabak

On apprend, à partir d'autres documents, que les sœurs de Jacques, Rosa, Berthe et Frieda, exerçaient les professions de vendeuses ou de modiste : selon leurs dossiers de demande de renouvellement de carte d'identité de travailleurs étrangers, conservés aux Archives Départementales de la Charente Maritime, Rose était vendeuse chez M. ou Mme Wagner, rue du petit Paris, et Frieda apprentie modiste chez Maria Steffenboer, rue du Palais.

Récépissé de carte d'identité de travailleuse étrangère – Rose Tabak
Récépissé de carte d'identité de travailleuse étrangère – Frieda Tabak
Récépissés de cartes d'identité de travailleuses étrangères des sœurs Tabak – AD Charente Maritime
La guerre : Gorze, Metz, Royan… un exil intérieur

Au tout début de la guerre, dès le 4 septembre 1939, on apprend par les documents de demande de renouvellement de cartes d'identité de travailleurs étrangers de Rose et de Frieda, que les deux jeunes femmes, et vraisemblablement donc toute la famille, a quitté Metz pour s'installer un peu plus à l'Ouest, sans pour autant quitter la Moselle, dans la commune de Gorze, à une vingtaine de kilomètres de Metz.

Avis des travailleurs étrangers – Gorze, 4 septembre 1939
Carte de la région de Gorze
Récépissé de carte de travailleuse étrangère – Gorze
Documents attestant du séjour à Gorze – 4 septembre 1939

Metz étant proche de l'éventuelle ligne de front, il est probable que les Tabak, comme d'autres familles (juives ou non) de Metz, aient choisi de s'éloigner de la grande ville pour se réfugier davantage à « l'intérieur » du territoire français. Ce premier déplacement n'est que très temporaire : en l'absence de combat sur le front franco-allemand, la famille rentre bien vite à Metz le 19 septembre.

Le Lorrain du 8 janvier 1940 – vol de bicyclette de Salomon Tabak
Le Lorrain du 8 janvier 1940 – vol de bicyclette de Salomon Tabak

Dans la biographie de Jacques réalisée par les élèves de Bruno Mandaroux pour le projet convoi 77, on découvre que les Tabak sont encore présents à Metz au début de l'année 1940, puisque dans son édition du 8 janvier de cette année, le journal Le Lorrain rapporte que Salomon Tabak a été victime d'un vol de bicyclette.

La fiche domiciliaire de la famille révèle que, dans le courant de l'année 1940, le petit Jacques, ses frère et sœurs et leurs parents ont dû quitter Metz et la Moselle pour Royan et la côte atlantique, où ils s'installent dans la villa les Pivoines, avenue de la grande plage.

Le plan d'évacuation des Alsaciens et Mosellans

En effet, un plan d'évacuation des Alsaciens et Mosellans avait été envisagé dès 1936 par le gouvernement français. Trois zones sont créées : une zone « rouge » en avant de la ligne Maginot, à évacuer dès que sera donné l'ordre de mobilisation générale ; une zone « bleue » en arrière de la ligne, à évacuer en cas de bombardement ; une zone de passage. Le plan prévoit que les évacués soient relogés à l'arrière et tous les « départements frontières » de l'Est se voient attribuer un département de repli dans le Sud-Ouest : pour la Moselle, il s'agit de la Charente, de la Charente inférieure et de la Vienne. Après l'évacuation de la zone « rouge » entre le 1er septembre et le 20 octobre 1939, la zone « bleue » est évacuée à partir du 10 mai 1940. Si une partie de la communauté juive de Metz avait de fait quitté la Moselle en octobre 1939, la majorité des Juifs de Metz est partie en juin 1940. Le grand rabbin de Metz, Nathan Netter, est dans un des derniers trains à quitter la ville le 14 juin 1940.

D'autres familles juives de Metz ont suivi le même parcours que les Tabak à destination de Royan. Robert Franck, né à Metz le 11 novembre 1929, a livré un témoignage à ce sujet :

« Avec la déclaration de guerre en septembre 1939, comme Metz était une ville proche de la frontière allemande, mon père a dû avoir des inquiétudes, il nous a fait partir en voiture, avec une autre famille, pour un village des Vosges, pendant tout le mois de septembre. […] Très peu de temps après, Metz était évacué. Les Juifs se regroupèrent pour partir en train. Je crois qu'il y a eu un train entier de Juifs. Nous arrivons à Royan. Toutes les familles ont été dispersées dans plusieurs villes de la côte atlantique. On nous attribue une première maison réquisitionnée. […] Nous sommes restés à Royan du mois d'Octobre 1940 au mois d'octobre 1941, où mes parents ont dû recevoir un ordre, ou une lettre, les enjoignant de faire de petits bagages, et de se rendre, tel jour à telle heure, tôt le matin, à la gare de Royan. »

— Robert Franck, Messin

À Royan, la vie de la famille Tabak semble avoir été relativement difficile sur le plan matériel : la famille est sans ressource et bénéficie de l'allocation pour « réfugiés nécessiteux pour cinq adultes et deux enfants ». Le père de famille se retrouvait sans emploi : ayant dû abandonner son atelier de menuisier à Metz, il lui était interdit par les lois antijuives alors en vigueur d'exercer toute activité professionnelle.

Rapport du commissaire de police de Royan sur les Juifs
Rapport du commissaire de police de Royan – recensement des Juifs, octobre 1940
Recensement des Juifs par la mairie de Royan – famille Tabak
Recensement des Juifs par la mairie de Royan – la famille Tabak figure sur cette liste

Comme la famille de Robert Franck, les Tabak quittent Royan à l'automne 1940, quand les Allemands décident d'évacuer de la côte atlantique les Juifs, les nomades et certains étrangers. Jacques, Joseph, leurs sœurs et leurs parents se retrouvent assignés à résidence à Mareuil, où la famille s'établit dans une maison située 13 rue du Levant.

13 rue du Levant, 16170 Mareuil – actuelle (Google Street View)
Actuellement à l'adresse 13 rue du Levant, 16170 Mareuil (Google Street View)
Mareuil – La rafle du 8 octobre 1942

Dans la biographie de Jacques réalisée pour le projet convoi 77, on peut lire : « Mareuil est un petit village dans lequel dix familles juives comprenant en tout vingt-sept personnes, sont envoyées fin 1940. Les Tabak s'installent dans une petite maison […] Les garçons ont été scolarisés au village. »

Bâtiment de l'école de Mareuil où ont été scolarisés les enfants Tabak
Le bâtiment de l'école de Mareuil où ont été scolarisés les enfants Tabak. Sur la façade, une plaque en mémoire des enfants juifs déportés.
Rose, Berthe et Frida Tabak à Mareuil, 1940-1942
Rose, Berthe et Frida Tabak posant avec des amis non identifiés. Mareuil (Charente), France, 1940-1942. MXII_35944bis – Mémorial de la Shoah.

La vie de la famille Tabak semble, une fois encore, avoir été plutôt difficile, en témoigne une demande d'aide médicale gratuite adressée à la municipalité par les familles de réfugiés assignées à résidence, qui leur est refusée le 12 juillet 1942, le conseil municipal estimant que leurs ressources sont suffisantes (ils perçoivent une allocation de réfugiés).

Demande d'aide médicale gratuite refusée à la famille Tabak, juillet 1942
Demande d'aide médicale refusée à la famille Tabak – Conseil municipal de Mareuil, juillet 1942

Le contexte de la rafle d'octobre 1942

Comme d'autres Juifs originaires de Metz, tels Izi Glicksmann, la famille de Charlotte Schumann, ou les Brzezinski, les Tabak sont victimes de ce que l'on a coutume d'appeler la rafle d'Angoulême, qui a de fait concerné toute la Charente et la Dordogne.

Le 6 octobre 1942, un ordre direct d'Helmut Knochen, chef du RSHA en France, est adressé à tous les kommandos de la SIPO-SD en zone occupée. Il s'agit d'arrêter les Juifs belges, hollandais, roumains, bulgares, yougoslaves et les ressortissants des nationalités visées en juillet 1942, sans limite d'âge. En application de cet ordre, le commandant de la police allemande à Poitiers ordonne l'arrestation des Juifs étrangers et apatrides. À Poitiers, le préfet Alfred Papinot réquisitionne les forces de police et de gendarmerie pour exécuter les ordres : ce sont donc des Français qui se présentent pour arrêter les Juifs à leur domicile et les regrouper vers Angoulême.

Parmi eux se trouvaient Salomon, Léa et leurs trois filles Berthe, Frieda, et Rose, de nationalité tchécoslovaque.

Ce sont quatre gendarmes de Rouillac venus à bicyclette qui sont venus les arrêter au matin du 9 octobre, alors que les enfants étaient déjà à l'école.

Les deux benjamins de la famille, Joseph et Jacques auraient très vraisemblablement dans un premier temps dû être raflés avec leurs parents et transférés de Mareuil à Angoulême où les Juifs arrêtés par la police et la gendarmerie française sont enfermés dans la salle du philharmonique. Cependant, étant tous deux de nationalité française, les deux jeunes garçons ne sont pas déportables. Jacques a alors huit ans, son frère 12 ans.

Robert Franck, dans le livre sur la Rafle d'Angoulême, témoigne de ce qui lui est alors arrivé : « Dans la nuit du 8 octobre 1942, les gendarmes français sonnèrent à la grille de la ferme, en pleine nuit, vers trois ou quatre heures du matin. Il faisait très froid. Ils déclarèrent : "nous avons ordre de vous demander de nous suivre." […] On arrive à Angoulême, ça je m'en souviens bien. Là on nous fait entrer dans la salle philharmonique, vidée de ses sièges, et nous nous retrouvons, 370 à peu près, tous juifs, hommes, femmes, enfants, vieillards, malades, nourrissons… il y a de la paille par terre, un bruit infernal et chacun s'installe dans un coin. […] Le lendemain, un Feldgendarme arrive et annonce que les pères qui ont des enfants français doivent se rendre dans une petite cour avec eux, accompagnés du papier annonçant la nationalité française de leurs enfants. Je sors donc dans la cour avec mon père. Je reçois alors un violent coup de botte dans le genou qui m'arrache à lui et me jette du côté des garçons. Je vois alors mon père pleurer, se mettre sur la pointe des pieds… et il me crie, en yiddish : "Robert, n'oublie jamais que tu es juif !!!" »

— Robert Franck, dans la rafle d'Angoulême

Robert Franck, qui témoigne ici, avait treize ans. Joseph en avait douze et Jacques seulement huit. Robert Franck avait treize ans. Joseph en avait douze et Jacques seulement huit. On peut donc imaginer combien la séparation d'avec leurs parents a été un déchirement.

Selon le travail réalisé par les élèves de Bruno Mandaroux pour le projet convoi 77, l'instituteur du village de Mareuil, M. Robert, se serait fermement opposé à ce qu'ils soient arrêtés puisqu'ils étaient de nationalité française et le chef de brigade, le gendarme Belfis, a accepté de les épargner. Les enfants auraient alors été pris en charge par la famille Marolleau.

Shlomo, Laja, Rosa, Berthe et Frieda subissent le même sort qu'Izi Glicksmann. Après plusieurs jours dans la salle philharmonique d'Angoulême, ils sont transférés à Drancy puis déportés sans retour vers Auschwitz-Birkenau par le convoi 40 du 4 novembre 1942, le même que celui qui emmène Izi vers la mort.

Liste originale du convoi de déportation 40 portant les noms de Berthe, Frida, Laja, Rose et Salomon Tabak
Liste originale du convoi de déportation 40 portant les noms de Berthe, Frida, Laja, Rose et Salomon Tabak – Mémorial de la Shoah, Paris.

Convoi n°40 · Drancy → Auschwitz-Birkenau · 4 novembre 1942

Après la rafle : Mareuil – Cognac – Paris (1943-1944)

Après la séparation d'avec leurs parents et leurs sœurs, on retrouve Joseph et Jacques en mars-avril 1943 à Cognac.

État des indemnités journalières payées aux réfugiés de Cognac – Jacques Tabak chez Mme Fanny Lévy
Un document daté de mars 1943 fait état d'un versement d'une indemnité mensuelle de 405 francs versée à Mme Fanny Lévy pour s'occuper de Jacques – Archives municipales de Cognac
École de Cagouillet à Cognac où étaient scolarisés Jacques et Joseph Tabak
L'école de Cagouillet à Cognac où étaient scolarisés les deux frères
Vue de l'école de Cagouillet
Vue de l'école de Cagouillet (2)
L'école de Cagouillet – un document du 15 avril 1943 atteste que les deux garçons Tabak y étaient scolarisés

Le 6 juin 1943, l'UGIF ordonnait d'envoyer à Paris tous les enfants juifs du département de la Charente et, selon le témoignage de Joseph Niderman pour l'USC Shoah Foundation, tous les enfants sont rassemblés pour être emmenés dans une maison appartenant à l'UGIF à Paris, le centre Lamarck, rue Lamarck, près du rabbinat.

Registre UGIF – situation de Jacques et Joseph Tabak en juin 1943
Registre UGIF – situation de Jacques et Joseph Tabak en juin 1943 (suite)
Un document du Mémorial de la Shoah mentionne l'arrivée de Jacques et de son frère au centre Lamarck le 9 juin 1943

L'UGIF et ses maisons d'enfants

L'UGIF (Union Générale des Israélites Français) a été créée le 29 novembre 1941 par une loi du gouvernement de Vichy à la demande des Allemands. Après les rafles de l'été 1942, est créé au sein de l'UGIF un « service social de la jeunesse » qui a pour vocation de s'occuper des jeunes restés au domicile familial après l'arrestation des parents. Ce service est à l'origine de la création des maisons d'enfants, dont la plupart étaient d'anciens foyers juifs.

Ces centres regroupent deux catégories d'enfants : les enfants dits « libres », placés par leurs parents ou abandonnés pour diverses raisons, et les enfants « bloqués » qui devaient demeurer dans ces maisons sous le double contrôle des Allemands et de la police judiciaire. Les homes d'enfants de l'UGIF ont, pour un temps, servi d'abri aux enfants qui n'étaient pas directement livrés à la déportation. Ce rassemblement d'enfants sous contrôle allemand était perçu comme lourd de menaces par les mouvements de Résistance — menace avérée puisque, c'est dans ces maisons de l'UGIF que furent raflés Jacques et Joseph, avant d'être déportés par le convoi 77.

Le centre Lamarck, où se trouvent dans un premier temps Jacques et son grand frère Joseph, est situé à Montmartre, près du Sacré-Cœur. C'est un ancien asile transformé en maison d'accueil de l'UGIF, servant avant tout de centre de transit.

Les enfants qui y sont accueillis peuvent bénéficier de sorties dominicales ; c'est ainsi que le dimanche 27 juin, Jacques passe la journée, avec trois autres enfants du centre, chez les Harbon, une famille juive parisienne qui réside au 56 de la rue Jean-Jacques Rousseau.

Listes des enfants autorisés à sortir dans leurs familles – centre Lamarck
Liste des enfants autorisés à sortir dans leurs familles – centre Lamarck
Listes des enfants autorisés à sortir dans leurs familles – centre Lamarck (2)

Le Mémorial de la Shoah à Paris conserve dans ses archives un registre des entrées et sorties du centre Lamarck, dans lequel on peut lire les noms de Jacques et Joseph (avec ceux d'autres enfants originaires de Metz), pour un séjour à Louveciennes, au « séjour de voisins », ancien orphelinat agricole créé en 1880, entre le 2 août et le 2 septembre 1943.

Registres UGIF centre Lamarck – séjour à Louveciennes des frères Tabak
Registres UGIF centre Lamarck (2)
Registres UGIF centre Lamarck (3)
Registres UGIF centre Lamarck (4)
Extraits des registres UGIF du centre Lamarck mentionnant le séjour à Louveciennes des enfants, dont les frères Tabak, et leur retour au centre Lamarck

Jacques et Joseph restent ensemble au centre Lamarck jusqu'en avril 1944, allant vraisemblablement, comme en témoigne Joseph Niderman, « à l'école avenue Secrétan. On descendait à pied de Montmartre, jusqu'au métro Barbès, ce qui faisait quand même une tirée. » L'école en question est l'école Lucien de Hirsch, la plus ancienne école juive de France, située au n°70 de la rue Secrétan.

École Lucien de Hirsch, rue Secrétan à Paris
L'école Lucien de Hirsch, rue Secrétan à Paris

À partir du 21 avril 1944, date du bombardement allié destiné à détruire la gare de triage de La Chapelle, les deux frères Tabak sont séparés, probablement à cause de leur différence d'âge. Si Joseph reste rue Secrétan dans l'école alors transformée en centre d'accueil, le petit Jacques est envoyé à l'orphelinat de La Varenne Saint Hilaire à Saint-Maur des Fossés dans le Val de Marne.

C'est dans l'orphelinat Beiss Yessoïmim, 30 rue Saint-Hilaire, que Jacques a été envoyé. Les monitrices font de leur mieux pour rendre la vie agréable aux enfants : préoccupations scolaires, chants, lecture, cadeaux pour Hanouka, initiation à l'hébreu… Néanmoins, au-delà de ce quotidien aussi « normal » que possible, il est vraisemblable que Jacques, à nouveau séparé de son frère, était triste et angoissé.

La déportation : Drancy, Birkenau, Sachsenhausen

Cette période calme, à défaut d'être joyeuse, dans la vie du petit Jacques est brutalement interrompue dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944 quand les nazis opèrent des rafles dans les centres de l'UGIF.

La rafle des centres UGIF – juillet 1944

Cette rafle d'enfants est liée à une conjonction d'événements : le 20 juillet 1944, a eu lieu l'opération « walkyrie », un attentat contre Hitler. D'autre part, en cette fin juillet 1944, l'avance alliée après le débarquement du 6 juin 1944 avait stoppé les arrivées de Juifs à Drancy. Quelle que soit la situation de l'Allemagne nazie face aux Alliés, pour le commandant de Drancy, le SS Aloïs Brunner, la victoire sur les Juifs est essentielle. Afin d'assurer le départ d'un convoi pour le mois de juillet, il envisage de se rabattre sur les Juifs de la région parisienne et en particulier sur les enfants.

Le 14 avril 1944, un ordre signé de Brunner et de Knochen spécifiait que « les enfants en bas âge confiés à des hommes doivent également être compris dans les actions », c'est-à-dire dans l'arrestation de tous les Juifs résidant en France. Entre le 20 et le 24 juillet 1944, en pleine nuit, des arrestations sont opérées dans les centres de Louveciennes, Saint Mandé, Secrétan, Vauquelin, La Varenne, Montreuil. Brunner « a ramené à Drancy 500 enfants âgés de 5 à 15 ans ».

Les circonstances précises de la rafle survenue dans la nuit du 21 au 22 juillet à l'orphelinat de la Varenne Saint Hilaire sont relatées par Albert Szerman, survivant, dans l'ouvrage Les Orphelins de La Varenne 1941-1944 (Éditions L'Harmattan, 2004) : « la rafle se produit dans un climat de plus grand effroi : l'orphelinat est cerné et les SS ordonnent son évacuation, mais les enfants, gagnés par la panique, refusent de descendre. Alors les SS, pour montrer leur détermination, tirent sur la façade à l'arme automatique. Dix-huit enfants terrorisés sortent de l'orphelinat. On les fait monter dans un autobus. »

Plaque mémorielle apposée par la ville de Saint-Maur, portant le nom de Jacques Tabak
Plaque mémorielle apposée par la ville de Saint-Maur, sur laquelle on peut lire le nom de Jacques Tabak

Joseph Tabak et les enfants juifs du centre Secrétan sont également victimes de la rafle voulue et organisée par Aloïs Brunner. Un petit garçon non juif, alors âgé de 12 ans, en a été témoin. En 1987, ce petit garçon, désormais âgé de 55 ans, Monsieur Monteil, écrit spontanément une lettre dans laquelle il raconte : « j'ai assisté à l'embarquement des enfants dans deux camions allemands. Pour moi ces enfants partaient pour une journée de campagne. Leurs habits montraient que c'étaient des enfants de riches. Leurs maîtresses pleuraient. »

Jacques, Joseph et tous les enfants raflés dans les centres de l'UGIF sont envoyés à Drancy. Les deux frères se retrouvent alors dans ce camp de transit. Jacques y est enregistré sous le numéro 25604, Joseph sous le numéro 25412, tous deux dans la chambrée 4 de l'escalier 6.

Fiche d'internement de Jacques Tabak à Drancy
Fiche d'internement de Joseph Tabak à Drancy
Fiches d'internement de Jacques (n°25604) et Joseph (n°25412) Tabak à Drancy – lettre B : immédiatement déportables
Fiche d'internement à Drancy – frères Tabak (3)
Fiche d'internement à Drancy – frères Tabak (4)

Une internée, Andrée Warlin, raconte dans son livre L'Impossible Oubli l'arrivée des enfants : « par une nuit claire étoilée, nous distinguons de loin le bruit des autobus qui se succèdent à une cadence rapprochée ; les coups de sifflet annonçant les arrivées. Bientôt, à notre effroi indescriptible, nous entendons des voix pétillantes et jacassantes de petits enfants tout seuls, sans père ni mère. Il y a des tout petits de deux ans qui traînent leur misérable baluchon. Ils pleurent. On en retrouve un dans une niche de chien. "Je veux être un chien", dit-il, "puisque les chiens ne sont pas déportés". »

Jacques et Joseph sont parmi les quelque trois cents enfants déportés par le convoi 77, le dernier convoi de masse qui part de la gare de Bobigny le 31 juillet 1944, quelques semaines à peine avant la libération de Paris par les Alliés.

Liste originale du convoi de déportation 77 mentionnant Jacques et Joseph Tabak
Liste originale du convoi de déportation 77 mentionnant Jacques et Joseph Tabak – Mémorial de la Shoah, Paris

La journée du 31 juillet est une journée de canicule. Yvette Lévy, survivante, se souvient : « on partait pour Pitchipoi. C'est tout ce qu'on savait. Mais ce qui nous attendait, non. On pensait qu'on allait dans un camp pour travailler. » Denise Holstein, monitrice, partage son wagon avec 48 enfants et 12 adultes et se rappelle que « tant que la lumière pénétrait le wagon, le voyage était encore supportable, mais le soir, lorsqu'il fallut coucher tous les enfants dans le noir, les cris commencèrent. »

Convoi n°77 · Drancy → Auschwitz-Birkenau · 31 juillet 1944

Denise Holstein, monitrice, avec de jeunes enfants au centre de Louveciennes
Denise Holstein, monitrice, avec de jeunes enfants au centre de Louveciennes – source photo : Coll.FFDJF, crédit photo : D.R.

On imagine sans peine ce que de petits enfants tels que Jacques, qui a alors tout juste 8 ans — puisqu'étant né un 2 août, il a « fêté » son anniversaire dans le wagon plombé qui l'emmène vers la mort — ont pu ressentir avant de disparaître dans ce maelström de bruit et de fureur.

À son âge, il n'avait absolument pas la moindre chance d'être sélectionné pour le travail. Jacques Tabak a été assassiné, avec les autres petits de son convoi, dès son arrivée, et déclaré officiellement décédé le 5 août 1944.

Son grand frère Joseph, quant à lui, a connu un destin quelque peu différent, mais finalement tout aussi tragique. On trouve son nom sur une liste de déportés juifs transférés d'Auschwitz à Sachsenhausen le 27 novembre 1944, conservée par l'USHMM de Washington. Affecté au camp de Lieberose pour y effectuer des travaux forcés, il est très vraisemblablement mort lors de l'évacuation du camp le 2 février 1945, quand 1342 prisonniers trop faibles pour marcher sont exécutés.

Liste USHMM – Joseph Tabak transféré d'Auschwitz à Sachsenhausen, 27 novembre 1944
Liste USHMM – Joseph Tabak (matricule 118105) transféré d'Auschwitz à Sachsenhausen, 27 novembre 1944
Carte du système concentrationnaire – camp de Sachsenhausen et ses satellites
Le système concentrationnaire autour de Sachsenhausen

Il avait 14 ans.

Jacques et Joseph Tabak sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris
Jacques et Joseph Tabak sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris
Jacques TABAK 1936 · Joseph TABAK 1930
Salomon TABAK 1896 · Léa (Laja) TABAK 1896
Rose TABAK 1921 · Berthe TABAK 1923 · Frieda TABAK 1924
Arbre généalogique de la famille Tabak – en rouge les membres assassinés
La famille Tabak – en rouge les membres de la famille victimes de la Shoah