Henri Zeligfeld
Né à Metz le 2 avril 1928 · Mort à Auschwitz-Birkenau le 19 septembre 1942
Henri Zeligfeld est né à 20h30, le 2 avril 1928, au domicile de ses parents, 1 rue Ernest Bastien à Metz.
Il était le quatrième d'une fratrie de 6 enfants.
Son père, Jacques (Jacob, Joseph), fils de Salomon Zeligfeld, était né le 15 mars 1881 à Lask, petite ville polonaise de la Voïvodie de Lodz, située à environ 40 km au sud-ouest de Lodz, dans laquelle les Juifs étaient présents depuis le XVIème siècle et représentaient 68% de la population à la toute fin du XIXe siècle.
Selon le témoignage que Salomon Zeligfeld, frère d'Henri et seul survivant de la famille, a livré en 2015 au mémorial de la Shoah, Jacques aurait traversé la Pologne, « avant la guerre », vraisemblablement pour tenter de trouver ailleurs des conditions de vie meilleures, loin de l'antisémitisme virulent dans son pays d'origine, et a rencontré sa future épouse Perla (Paula) Ruck à Plauen en Saxe (Allemagne). C'est là qu'ils se seraient mariés en 1919.
Paula (Perla) était aussi d'origine polonaise, puisque née à Stara Jostzal ou Jaszydka (Pologne) le 19 août 1895.
C'est dans donc dans la petite ville allemande de Plauen que naissent les premiers enfants du couple Zeligfeld :
le 18 février 1922
le 23 avril 1923
le 30 septembre 1924.
La fiche domiciliaire de la famille Zeligfeld conservée aux archives municipales de Metz, ainsi que le dossier de Jacob (Jacques) Zeligfeld conservé par les archives départementales de l'Ariège, nous permettent de reconstituer le parcours de la famille dans les années 1920-1930.
On y découvre que Jacques Zeligfeld est, dans un premier temps, arrivé seul en France, à Paris, en novembre 1925 pour s'installer comme commerçant, avec un passeport polonais. Il serait resté quelques mois à Paris et à Lille avant d'aller exercer cette même profession à Metz à partir de juin 1926. Sa fiche domiciliaire le localise alors d'abord dans un hôtel place Déroulède, puis rue du pont Saint Marcel. On y apprend que Paula et les trois aînés de la famille le rejoignent le 2 août 1926, au n°1 de la rue saint Georges, avant de s'installer à compter du 24 mars 1927 au numéro 1 rue Ernest Bastien. Les informations de la fiche domiciliaire sur ce point ne sont pas très claires puisqu'on y lit aussi que les deux plus grandes filles de la famille, Anne et Esther auraient rejoint depuis Berlin le domicile messin de leurs parents seulement le 28 septembre 1931. C'est dans cet immeuble de la rue Ernest Bastien qu'Henri est né le 2 avril 1928.
Le 28 septembre 1932, la famille d'Henri s'agrandit, avec la naissance d'une petite sœur, Hélène.
La famille déménage encore (l'appartement était peut-être devenu trop étroit pour une famille de sept) pour s'installer à compter du 12 février 1934 au 48bis de la rue Saint Pierre, avant de gagner son dernier domicile messin du 36 rue de Pont à Mousson le 7 octobre 1937.
Le père d'Henri y possède alors un magasin de vente de postes de radio et la famille réside dans l'appartement qui se situe derrière le magasin. Aujourd'hui, l'immeuble est toujours le même que celui à abritait la famille Zeligfeld, si ce n'est qu'une agence immobilière a remplacé le magasin de Jacques. La famille Zeligfeld n'est pas propriétaire de l'immeuble : ils sont locataires du député de la Moselle, Alex Witzler.
Même si les archives départementales de la Moselle, où ont été versés les fonds des établissements scolaires, ne conservent aucun document à son sujet, on doit supposer que le jeune Henri a été scolarisé à Metz dans les petites classes du lycée de Garçons, devenu lycée Fabert, suivant ainsi son frère, Salomon qui a également fréquenté l'établissement jusqu'à ce que son père l'en retire pour l'inscrire dans une école professionnelle où il apprend le métier de radio électricien. Selon le témoignage que Salomon a livré en 2015 au mémorial de la Shoah, en effet, son père, voyant la tournure que prenaient les événements, jugeait utile qu'il ait rapidement un métier. (C'est d'ailleurs cette formation professionnelle qui a sauvé Salomon lors de la déportation de la famille par le convoi 33 en 1942 : il savait faire des installations électriques, réparer un poste de radio, donc il était utile).
Il semble que la famille Zeligfeld ait mené à Metz une vie assez heureuse : le commerce tenu par Jacques marchait assez bien (tout le monde n'avait à cette époque pas encore de poste de radio), mais le fait qu'il vende à crédit posait parfois des problèmes d'argent. Le père de famille d'ailleurs, faisait chaque samedi matin le tour de ses débiteurs afin de récupérer les sommes qu'ils lui devaient avant que ceux-ci aient dépensé la paye hebdomadaire. Peu engagé politiquement, Jacques Zeligfeld, du fait de la pauvreté relative qu'il avait apparemment toujours connue, était « plutôt à gauche ». Sur le plan religieux, il était peu pratiquant et, contrairement à son épouse, ne respectait pas le repos du Shabbat.
Les enfants Zeligfeld fréquentaient à l'école des enfants non juifs mais surtout des Juifs, qu'ils voyaient par ailleurs pour les fêtes religieuses et avec lesquels parfois ils se réunissaient, même si le nombre d'enfants de la famille réduisait fortement la capacité à recevoir des visites et la probabilité d'être invité.
À la maison, ils parlaient français mais aussi allemand, car Perla, la mère, ne maîtrisait pas bien notre langue.
Cette vie qui semble assez paisible s'interrompt avec le début de la guerre : le 6 novembre 1939, sur ordre du préfet de la Moselle, Jacques Zeligfeld fait l'objet d'une mesure d'internement administratif et est envoyé au camp du Vernet, en Ariège, où il arrive le 11 novembre.
Les motifs de son internement sont les suivants : « sentiments douteux et suspects. Connu des services de police » (Jacques a fait l'objet en 1937 d'un « arrêté d'expulsion pour défaut de paiement de contributions »). Il subit ainsi le même sort que Chaim Moskowicz, le père du jeune Max, élève lui aussi du lycée Fabert, qui s'est également retrouvé dans ce camp d'internement à compter du 11 novembre 1939, suite à une dénonciation en tant que « communiste ». Il est vraisemblable que, à la tête d'une famille nombreuse même si moins que la famille Moszkowicz (13 personnes), vivant dans une certaine pauvreté, ayant des sympathies politiques de gauche, étant d'origine polonaise, les motifs d'internement de Jacques Zeligfeld aient été également liés à la fois à ses origines et à son orientation politique supposée.
En effet, depuis le 12 novembre 1938, une loi permettait d'assigner à résidence et même d'interner tout « indésirable étranger », à savoir tout étranger susceptible de porter atteinte à la sécurité du pays.
Pourtant, le dossier de Jacques au camp du Vernet mentionne qu'il s'est engagé dans l'armée le 15 septembre 1939, ce qui est d'ailleurs aussi le cas d'autres Juifs messins d'origine polonaise (par exemple le jeune Albert Moszkowicz, frère de Max), et démontre leur volonté de lutter aux côtés de l'armée française contre l'Allemagne nazie qui a envahi leur pays d'origine le 1er septembre 1939 et contre laquelle la France est entrée en guerre le 2 septembre. On peut donc raisonnablement douter de ses « sentiments douteux et suspects » envers la France. Il est toutefois arrêté avant d'avoir pu être incorporé dans l'armée.
Le camp du Vernet
Ce camp a été construit à l'origine à partir de juin 1918 pour recevoir les troupes coloniales. Il est devenu à la fin de la première guerre mondiale un camp pour prisonniers allemands et autrichiens, puis un dépôt de matériel dans l'entre-deux-guerres, et à partir de février 1939 après la défaite de l'armée républicaine espagnole, un camp d'accueil où s'entassèrent 10 à 12 000 Espagnols dans 19 baraques très délabrées, dans des conditions de vie indécentes.
En septembre 1939, la France est en guerre contre l'Allemagne nazie avec qui l'URSS a signé un pacte de non-agression. De ce fait, les citoyens allemands et les communistes étrangers (Espagnols, Italiens, Yougoslaves…) ainsi que tous les étrangers (Russes blancs, Juifs, Tsiganes) sont arrêtés sur le sol français et internés au camp du Vernet, qui devient alors un « Camp répressif pour étrangers suspects », un cas unique en France : « Il n'y a pas lieu de faire régner, dans les camps de Gurs, d'Argelès, de Rivesaltes ou des Milles, une discipline aussi stricte qu'au Vernet où se trouvent des repris de justice et des extrémistes » (Vichy. Ministère de l'Intérieur. Circulaire du 17 janvier 1941).
Le pays, à la suite de l'armistice de juin 1940 est séparé par une ligne de démarcation. Au nord et sur le pourtour atlantique, le territoire est contrôlé par l'armée allemande. Au sud, une « zone libre » est créée. Elle est contrôlée par le gouvernement récemment formé du maréchal Pétain à Vichy qui pratique la collaboration d'État. Ainsi, à partir de l'automne 1940, les juifs sont internés au camp du Vernet avant d'être déportés en Allemagne.
À compter de novembre 1939, Paula Zeligfeld se retrouve donc seule (et enceinte) avec ses 5 enfants.
Pendant la « drôle de guerre », les Zeligfeld, comme toutes les autres familles juives de Metz, sont évacués.
Salomon dans le témoignage livré en 2015 au mémorial de la Shoah, garde le souvenir d'une évacuation en autobus vers Lille… ce qui est douteux, car aucune autre famille juive messine n'a suivi ce parcours. En tous cas, la fiche domiciliaire conservée aux archives municipales de Metz fait état, au verso, du fait que « la famille Zeligfeld a quitté Metz provisoirement 36 rue de Pont à Mousson pour la Charente (sans plus d'indication). Parti début 1940 »
Et de fait, on retrouve trace de la famille dans ce qui est alors le département de la Charente Inférieure (devenue Charente maritime), quand, en avril 1940, Salomon, le frère aîné d'Henri, dépose une demande de renouvellement de sa carte d'identité d'étranger. Sur ce formulaire, conservé par les archives départementales de la Charente-Maritime sous la cote 25W153, on peut lire que le jeune homme, qui exerce la profession de « manœuvre », réside « chez ses parents réfugiés à Aytré ».
Les départements de la côte atlantique avaient, en effet, été désignés comme « départements d'accueil » des populations de l'Est du pays dans un plan d'évacuation des Alsaciens et Mosellans envisagé dès 1936 par le gouvernement.
Sur cette évacuation de familles juives messines vers La Rochelle, nous disposons de quelques mots de témoignage de Ginette Nunerez-Lecoutirier, réfugiée de Metz, 13 ans à l'époque : « […] Nous avons reçu un très bon accueil à la gare de La Rochelle mais le personnel était débordé. Des grandes tentes avaient été dressées sur la place de la Gare et nous y trouvions un abri pour la nuit. Il n'y avait pas de lit mais la paille nous servit de litière et avec la distribution de couvertures on était presque heureux… ». Le lendemain, « Un car vint nous chercher pour nous emmener enfin dans un « home », les uns roulèrent vers Chatelaillon, quant à nous ce fût Aytré. »
C'est donc à Aytré, dans cette petite commune de bord de mer située à une dizaine de kilomètres au Sud de La Rochelle que la famille Zeligfeld, comme d'autres familles juives originaires de Metz, s'installe dans un premier temps. On imagine fort bien que les petits Zeligfeld, ont dû ressentir des émotions comparables à celles d'autres enfants juifs messins découvrant la mer dans des circonstances tout à fait comparables : la famille Tabak, la famille Moszkowicz se trouvèrent elles aussi dans la région en 1940. Nous avons à ce propos le témoignage de Robert Franck, né à Metz le 11 novembre 1929, à peine plus jeune qu'Henri Zeligfeld donc, qui dit à ce propos : « je découvre la mer que je n'avais jamais vue […] je garde le souvenir de la plage, des baignades ».
On peut supposer qu'Henri est alors inscrit à l'école communale et qu'il y passe son certificat d'études puisque l'année suivante il est inscrit, selon le témoignage d'un de ses anciens camarades de classe, en classe de sixième au cours complémentaire de Chalais.
Son frère aîné Salomon, quant à lui, trouve un travail en tant que manœuvre à Aytré, aux entreprises industrielles charentaises spécialisées dans la fabrication d'avion : son dossier de demande de renouvellement de carte d'identité d'étranger comporte en effet une attestation d'emploi par cette entreprise, datée du 19 avril 1940 et valable pour trois mois au mois.
C'est pendant ce séjour rochelais que, le 30 juin 1940 à 13 heures à l'hôpital Saint-Louis, situé 51 rue Thiers, Paula donne naissance à son dernier enfant, une petite fille, prénommée Cécile Simone.
Au point de vue administratif, en 1940, le préfet de Charente se retrouve avec un petit bout de Dordogne sous sa compétence et des centaines de réfugiés mosellans qui sont tous étrangers, dont la famille d'Henri. Il les envoie tous dans des petits villages de Dordogne en zone occupée : pour les Zeligfeld, c'est à Chalais-Charut, à une cinquantaine de kilomètres au sud d'Angoulême qu'ils se retrouvent assignés à résidence, probablement à la fin de l'année 1940.
La famille réside alors dans une maison située à La Briasse, à côté de la chapelle, avec une autre famille, dont, selon le témoignage de Pierre Pajot, un ami d'enfance d'Henri que monsieur Gerald Sim a enregistré pour nous le 20 avril 2025, un garçon, Lucien Laufbaum, à peu près du même âge qu'Henri (il est possible qu'il s'agisse en fait de Samuel Laufbaum, né à Forbach en 1929, dont la famille était effectivement installée à Chalais depuis novembre 1940).
(Esther · Anna · Salomon – Hélène · Henri)
Date inconnue, vraisemblablement 1941. (Mémorial de la Shoah, cote : e=1388.JPG)
Le témoignage de Salomon Zeligfeld, ainsi que celui de Monsieur Pierre Pajot, ami d'enfance d'Henri, enregistré le 20 avril 2025 à Chalais par Gérald SIM, nous permettent de reconstituer quelques bribes de la vie de la famille. Salomon se souvient que les deux filles aînées avaient trouvé un travail, dont l'une à la mairie, qu'ils vivaient assez bien et il ne se rappelle pas avoir dû faire face à des difficultés de ravitaillement.
Pierre Pajot se souvient d'Henri comme d'un bon copain : ils étaient sur les mêmes bancs à l'école pendant l'année scolaire 1941-1942, en classe de sixième du cours complémentaire de Chalais, qui occupait alors une partie du château puisque les bâtiments scolaires avaient été réquisitionnés par l'armée allemande pour y installer une cuisine et un dépôt de ravitaillement. La classe comptait 9 filles et 7 garçons, dont des réfugiés Iada Gobberg, Marthe Lewinski et Henri. Celui-ci est décrit par son copain d'enfance comme un jeune garçon qui aimait jouer, s'amuser, notamment en hiver où ils allaient tous deux patiner sur les prairies inondées gelées. C'était aussi un élève sérieux, réservé et intelligent, d'une gentillesse incroyable.
C'est pendant ce séjour à Chalais que la famille apprend le décès de Jacques (Jacob) au camp du Vernet, où il est resté interné depuis le 11 novembre 1939, et ce, malgré une décision de libération rendue le 8 février 1940 du fait d'une santé fragile.
Les archives départementales de l'Ariège nous ont fait parvenir un dossier de documents à son sujet, dans lequel se trouvent des correspondances entre le chef du camp du Vernet et le préfet de l'Ariège, entre le préfet de l'Ariège et celui de Charente, mais aussi avec « l'amiral de la flotte, vice président du conseil », autrement dit l'Amiral Darlan, concernant la demande de libération et le décès de Jacques (Jacob) Zeligfeld.
Ce décès, selon le témoignage de Salomon, la famille l'a appris par le plus grand des hasards : Jacob échangeait assez régulièrement du courrier avec le reste de la famille, demandant notamment à ce que lui soit envoyée de la nourriture et une des lettres qui lui était destinée est revenue à Chalais avec la mention « décédé ».
On apprend dans ces courriers officiels qu'en janvier 1941 Jacob avait demandé sa libération ; demande qui avait reçu un « avis différé » : « l'intéressé n'ayant pas les moyens de vivre et de travailler - sa femme est à Chalais (Charente) zone occupée avec ses enfants. Ne peut retourner en Pologne. N'a fait aucune démarche pour émigrer ».
Le 9 avril 1941, le chef de camp rend un avis défavorable… ce qui finalement n'a plus d'importance, puisqu'on apprend par ailleurs que Jacob est décédé à l'hôpital du camp le 4 avril à 7h20 et qu'il a été inhumé dans le cimetière de ce même camp dès le lendemain à 15h.
En mai 1941 se succèdent divers courriers au sujet du décès de Jacob et des demandes de renseignement adressées par Paula sur ses circonstances précises.
Le 3 mai 1941, Mme Zeligfeld adresse une carte au commandant du camp :
Cette carte, signée « Mme Zeligfeld », a vraisemblablement été écrite par l'un des enfants : nous savons que Paula maîtrisait mal le français, au point qu'en famille à Metz dans les années 1930 les enfants parlaient à la fois en français et en allemand. On peut donc supposer qu'elle n'écrivait pas non plus dans la langue de son pays d'accueil et qu'elle a eu recours à l'un de ses enfants pour formuler sa requête.
Cette demande d'information, arrivée au Vernet le 12 mai 1941, donne lieu à une suite d'échange de courriers qui mentionnent tous la même cause de décès : « mort subite chez un malade cardiaque ». Ce qui semble d'ailleurs en contradiction avec le document de janvier 1941 qui fait état d'une santé « assez bonne ».
Serge Klarsfeld, dans le Mémorial de la Déportation des Juifs de France, établit une liste n°90 des Juifs morts dans les camps d'internement ou de travail. Il considère que le traitement réservé aux Juifs internés en France a été tel que ceux qui en sont morts sont des victimes de l'oppression nazie au même titre que les déportés. Les conditions de détentions étaient absolument inhumaines pour les personnes de santé fragile (ce qui était le cas de Jacob Zeligfeld, « malade cardiaque »), si bien que les décès de personnes sous-alimentées et exposées au froid pendant les hivers rigoureux de 1940-41-42 et mal soignées ont été des assassinats délibérés.
Il raconte ici la rafle dont ont été victimes les Zeligfeld, tout comme vraisemblablement les autres familles juives réfugiées ou assignées à résidence à Chalais.
En effet, sur le site du Mémorial de la Shoah, on peut lire que la famille Laufbaum, voisine des Zeligfeld, a été arrêtée le 15 avril 1942 et envoyée au camp de Rouillé à Poitiers. De même on sait que les gendarmes de Chalais en mars 1942 enquêtaient sur les membres de la famille Lewinski et les ont envoyés au camp de Rouillé près de Poitiers.
Cette concomitance des arrestations de deux familles juives mosellanes installées à Chalais, leur internement à Rouillé, fait qu'il nous semble raisonnable de supposer que la famille d'Henri a pu être arrêtée au même moment et internée elle aussi au camp de Rouillé près de Poitiers.
De gauche à droite : la petite Cécile, Hélène, Henri, Paula (Perla), Anna, Esther, Salomon.
Le mémorial de la Shoah conserve d'ailleurs une photographie des Zeligfeld qui ressemble fort à celle de la famille Lewinski. On y voit toute la famille : la petite Cécile au premier plan, tenant la main d'Hélène et d'Henri. À côté d'Henri, une main sur l'épaule d'Hélène, leur mère, Paula (Perla). Les deux grandes sœurs, Anna et Esther et enfin, le plus grand, Salomon.
Si les enfants sont souriants, leur mère paraît en revanche soucieuse. Et de fait, les conditions d'existence dans le camp de Rouillé (si c'est bien là… Salomon Zeligfeld dans son témoignage fait état d'un internement à Poitiers, donc soit à Rouillé, soit dans le camp de la route de Limoges où les conditions de vie étaient semblables) étaient difficiles : outre la sous-alimentation liée à des repas composés presque exclusivement de pain, de pommes de terre et de quelques légumes avec une ration d'un peu plus de 100 grammes de viande seulement une fois par semaine, l'hygiène y était déplorable : 18 douches en tout et pour tout pour un camp qui pouvait accueillir plus de mille personnes (et encore, pour les utiliser il fallait stopper toute consommation dans le camp), des toilettes à l'extérieur des baraques, inaccessibles la nuit alors même que chaque baraque était équipée d'un seul et unique seau hygiénique…
De là, les deux aînées, Esther (née en 1924) et Anne (née en 1922) sont emmenées au grand séminaire d'Angers, dont une aile sert à partir de 1942 de lieu d'internement pour des Juifs arrêtés lors des rafles, et déportées par le convoi 8 du 20 juillet 1942.
Elles sont toutes deux déclarées décédées en novembre 1942.
Comme tous les déportés de leur convoi, à l'arrivée sur la Judenrampe, elles sont entrées dans le camp (il n'y a pas eu de « sélection » à l'arrivée), mais elles n'y sont pas restées apparemment puisque Salomon rapporte, dans son témoignage, qu'à son retour de déportation, alors qu'il était revenu à Metz dans l'espoir d'y retrouver ses sœurs, il a rencontré une certaine madame Aurisson (??) qui connaissait des membres de sa famille et qui lui a dit de ne pas compter les revoir puisque l'une de ses sœurs aurait tenu huit jours, l'autre quinze, avant de mourir, épuisées par un travail harassant consistant à renforcer des digues dans la mer en un lieu dont Salomon a oublié le nom.
À une date que nous n'avons pu déterminer, Paula, Salomon, Henri, Hélène et la petite Cécile sont, quant à eux, transférés à Drancy depuis le camp de Poitiers.
Ils y sont restés assez longtemps pour que Salomon soit témoin du suicide d'un interné et qu'on lui demande d'aider les infirmières à ramasser le corps. Au moment où il a voulu rentrer, après avoir effectué cette tâche macabre, on lui a dit de se sauver, de partir, de n'a pas rentrer à Drancy, mais sans argent, alors que sa mère, son frère et ses sœurs étaient là, ignorant le sort funeste qui leur était réservé, il a décidé de rentrer dans le camp.




Fichier de Drancy, Mémorial de la Shoah – fiches d'internement d'Henri, Simone (Cécile), Paula et Salomon Zeligfeld
Sur la situation à Drancy au moment de la déportation de la famille Zeligfeld, nous disposons du témoignage d'un rescapé du convoi 33 : Théodore Woda, dans la série des « entretiens patrimoniaux » enregistrés par l'INA.
« Je suis resté à Drancy pendant trois ou quatre jours et j'étais très content de partir parce que je me disais aussi à Drancy c'était une vie épouvantable parce que les gens avaient la diarrhée, c'était... y avait pas... il y avait des châlits. La nourriture c'était uniquement du chou, uniquement du chou et un morceau de pain. Et puis la promiscuité, y avait pas de waters, y avait pas de tout ça, ce n'était pas prévu pour. Et donc, quand je me suis trouvé sur la liste des départs, je me suis dit « Bon ben, je vais partir, je vais travailler, j'aurai un couchage et puis j'aurai de la nourriture. Je n'aurai peut-être pas des ortolans mais… » … Ça ne pouvait pas être pire que là ! »
Convoi n°33 · Drancy → Auschwitz · 16 septembre 1942
Tous sont déportés par le convoi n°33 qui part de Drancy à destination d'Auschwitz le 16 septembre 1942.


Extraits de la liste originale du convoi de déportation n°33 mentionnant la famille Zeligfeld – Mémorial de la Shoah
Ce convoi prend place dans des circonstances particulières : le 8 septembre 1942, Jean Leguay, délégué en zone occupée du secrétaire général de la police du gouvernement de Vichy, avait rencontré Heinz Rothke, chef du service des affaires juives de la SIPO-SD en France. Lors de cette entrevue, Leguay avait souligné que les autorités françaises ne pourraient garantir un nombre suffisant de Juifs pour répondre aux déportations requises jusqu'au 14 septembre. Rothke avait insisté pour que le projet initial, portant sur le départ de 7 convois entre le 15 et le 30 septembre soit maintenu et il avait été convenu de procéder, si nécessaire, à des arrestations supplémentaires de Juifs ainsi qu'à la déportation des 4000 Juifs internés dans les camps de la zone occupée (dont les camps de la route de Limoges et de Rouillé à côté de Poitiers). Le 12 septembre, Rothke prévenait ses supérieurs qu'il serait nécessaire de trouver 3000 Juifs supplémentaires pour remplir les convois prévus, d'où sans doute le transfert des Juifs du camp de Rouillé et de Poitiers à Drancy.
Theodore Woda, rescapé du convoi 33, témoigne : « À 6h00, après une fouille rapide, les Juifs sont acheminés par autobus vers la gare de Drancy. Chaque déporté porte avec lui une miche de pain ainsi qu'une valise qui a été à la hâte remplie de vêtements. Mille personnes se retrouvent sur le quai de la gare de Drancy et ce furent alors des soldats allemands qui nous encadrèrent, nous fûmes poussés, pêle-mêle, à cinquante dans des wagons à bestiaux. Hommes, femmes, enfants, jeunes, vieux, malades, car pour les besoins de la cause on avait même vidé l'hôpital Rothschild de ses Juifs malades pour les mettre dans le train. Nous ne pouvions ni nous asseoir, ni nous allonger, ni faire nos besoins… »
« Et puis au bout de deux ou trois heures, le seau d'eau qu'il y avait dans le wagon était vide. Il a servi à autre chose et puis l'atmosphère était vraiment irrespirable, il y avait juste deux lucarnes en haut, grillagées où on pouvait respirer un peu d'air. Mais encore fallait-il se déplacer à l'intérieur de cinquante personnes dont certaines étaient allongées par terre, c'était épouvantable. »
Il raconte aussi que plusieurs personnes ont pu jeter par la lucarne quelques lettres aux bons soins de ceux qui les trouveraient. Parmi ces personnes, Riri Gastrain qui, dans le message destiné à son père, écrit : « nous nous dirigeons sur Metz rejoindre ma mère. Tout va bien, nous arriverons ce soir. Espère trouver maman. Courage ! Nous nous reverrons bientôt ».
Ce qui témoigne à la fois de l'optimisme de cette jeune fille (dont par ailleurs nous n'avons trouvé aucune trace) et de l'ignorance dans laquelle étaient les Juifs de France, en cette fin d'été 1942, du sort qui les attendait.
« Et ça a duré comme ça trois jours. Et ma première chance ça a été l'arrêt. À ce moment-là, la ville s'appelait Oppeln, qui s'appelle Opole maintenant parce que c'est devenu polonais. Et les SS avaient ouvert les wagons et ils avaient fait descendre tout le monde. Ils avaient enlevé les morts, ils avaient fait nettoyer et puis ils ont dit "Les hommes de dix-huit à cinquante ans, descendez et mettez-vous à droite. Les autres, remontez." Les autres sont remontés, le train est reparti directement à Auschwitz et gazés. Et nous, on nous a embarqué sur des camions à coups de crosse. Et nous sommes arrivés dans un camp, dans un bois, vraiment tout à fait isolé. Et là se trouvaient quelques détenus juifs polonais et on attendait. »
Theodore Woda fait ici vraisemblablement référence à Kosel, nom allemand de la ville de Kędzierzyn-Koźle en Pologne, où s'arrêtaient les trains de déportés, qui est située dans la voïvodie d'Opole.
C'est là aussi que, selon son témoignage, Salomon Zeligfeld est séparé de sa famille après « deux jours ». Âgé de 19 ans, il fait partie du contingent d'environ 300 hommes sélectionnés avant l'arrivée à Auschwitz. Il est alors envoyé dans les camps de travail de Haute Silésie, où il survit pendant 33 mois avant d'être libéré à Gross Rosen par les troupes russes en 1945.
À l'arrivée sur la Judenrampe de Birkenau, 147 femmes furent sélectionnées pour le travail et tatouées des numéros 19980 à 20126. Tous les autres déportés du convoi dont Perla alors âgée de 47 ans, Henri 14 ans, Hélène 10 ans et Cécile Simone, 2 ans, furent gazés dès leur arrivée.
En 1945 seuls 38 déportés du convoi 33, dont une femme, étaient encore en vie.
sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris