Claude (Roger) Bloch
Né à Metz le 11 décembre 1924 · Assassiné à Auschwitz-Birkenau, 1942
Convoi n°36 · Drancy → Auschwitz-Birkenau · 23 septembre 1942
Claude Roger Bloch est né le 11 décembre 1924 à Metz. Il est le fils aîné de Gabriel Ferdinand Bloch, né le 26 juillet 1894 à Colmar, qui exerce la profession de comptable, et de Paule, née Zimmermann, le 25 janvier 1902 à Metz. Sa sœur, Yvette Bloch, est née trois ans plus tard, le 26 septembre 1927. À Metz, la famille est domiciliée au n°35 du quai Félix Maréchal, non loin du domicile de la famille Moszkowicz, qui a résidé un moment au n°19.
Le destin des membres de la famille de Claude Bloch
| Abraham Cahen | 1826–1902 |
| Rose Cahen (née Israel) | 1840–1930 |
| Ferdinand Cahen | 1880(?)-1944 — déporté à Auschwitz par le convoi n°59 |
| Leon Cahen | 1870–1944 — déporté à Auschwitz par le convoi n°82 |
| Rosette Zeliqzon (née Cahen) | 1905–19… — déportée à Auschwitz par le convoi n°82 |
| Yvette Zeliqzon | 1930–19… — déportée à Auschwitz par le convoi n°82 |
| Léonie Amselle | 1868–1944 — déportée à Auschwitz par le convoi n°74 |
| Paulette Leroy | 1918–1944 — déportée à Auschwitz par le convoi n°69 |
| Florence Levy | 1914–1944 — déportée à Auschwitz par le convoi n°69 |
| Régine Levy (née Cahen) | 1885–1944 — déportée à Auschwitz par le convoi n°69 |
| Jeanne Levy | 1902–1945 |
| Jacques Samuel | 1920–1943(?) — déporté à Auschwitz par le convoi n°57 |
| Marcelle Samuel (née Zimmermann) | 19…–1932 |
| Claude Bloch | 1924–1942 — déporté à Auschwitz par le convoi n°36 |
| Yvette Bloch | 1927–1944 — déportée à Auschwitz par le convoi n°71 |
| Georgette Bloch | 1918–1943(?) — déportée à Auschwitz par le convoi n°63 |
| Myriam Bloch | 1937–1943(?) — déportée à Auschwitz par le convoi n°63 |
Le petit Claude suit d'abord une scolarité exemplaire à l'école préparatoire de garçons située au n°53 de la rue Chambière à Metz, où il est inscrit du 1er octobre 1930 (il a alors 6 ans) jusqu'à la fin de l'année scolaire 1936. Le directeur de l'École Préparatoire adresse d'ailleurs, le 29 juin 1936, un courrier très élogieux à son sujet au proviseur du lycée de Metz. Il y atteste non seulement de l'assiduité dont a fait preuve le jeune garçon, mais aussi de sa conduite exemplaire et de ses excellents résultats, qui lui ont permis de se maintenir en tête de classe tout au long de sa scolarité primaire. On y apprend également que Claude est titulaire du certificat d'études primaires.
Un certificat médical, établi le 10 juin 1936, vraisemblablement avant son inscription au lycée, atteste par ailleurs qu'il est en bonne santé et ne présente aucun signe de tuberculose pulmonaire.
Claude intègre donc le lycée Fabert au début de l'année scolaire 1936-1937. Il y est inscrit dans la classe de 6°A4, avec comme première langue vivante l'allemand. Là encore, il réalise une brillante scolarité, en témoignent les différents bulletins scolaires conservés aux archives départementales de la Moselle pour ses classes de 6°A4, 5°A3 et 4°A1, où l'on souligne son sérieux et ses résultats brillants, notamment dans les matières littéraires (avec toutefois une légère faiblesse en mathématiques).
Il se voit attribuer à chaque trimestre Tableau d'Honneur et Félicitations ou Encouragements. En dehors des heures d'enseignement, il prend part aux loisirs dirigés par le lycée, avec l'accord de son père, exprimé dans une lettre manuscrite datée de novembre 1937.
Dans ce même courrier adressé au Proviseur du lycée, Monsieur Bloch demande à ce que Claude soit dispensé, dans la mesure du possible, des cours d'enseignement religieux : soit parce que de confession israélite, il ne voulait pas que son fils suive des cours relatifs au christianisme, soit parce qu'étant une famille laïque — ce que tendrait à nous laisser penser la scolarisation du petit Claude à l'école préparatoire de la rue Chambière plutôt qu'à l'école israélite Saint-Vincent — il ne considérait pas que l'enseignement religieux soit indispensable.
Claude poursuit sa scolarité au-delà de l'âge de l'obligation scolaire, qui est alors encore fixé à 14 ans. Pour percevoir les allocations inhérentes à la scolarisation de son fils, F. Bloch demande, le 7 décembre 1938, au Proviseur du lycée, une attestation de poursuite d'études. Claude est alors en classe de 4e.
Avec l'entrée en guerre de la France le 2 septembre 1939 et la mobilisation générale dès le lendemain, le père de Claude est mobilisé et son régiment est, début novembre, stationné en Mayenne. La mère de Claude se retrouve seule à Metz avec ses deux enfants. Craignant une fermeture du lycée, elle envisage de faire quitter Metz à son fils pour qu'il puisse poursuivre sa scolarité dans un lycée de « l'intérieur ». Elle envoie dans ce sens une demande au Censeur du lycée Fabert, s'enquérant d'une possibilité de transformer la bourse d'entretien dont bénéficie son fils en une bourse d'internat — ce qui peut nous laisser supposer que la famille Bloch n'était pas très riche et avait besoin d'un soutien pour financer la poursuite d'études de Claude. Elle revient néanmoins sur cette demande en novembre, le lycée continuant de fonctionner normalement.
Claude effectue ainsi tout à fait normalement le début de son année de troisième au lycée Fabert à l'automne 1939. Sa famille quitte finalement Metz pour Nancy vraisemblablement au début de l'été 1940, alors que la Moselle annexée est vidée de ses « éléments indésirables », dont les Juifs. Ses parents et sa sœur Yvette habitaient alors au 21 rue de Strasbourg à Nancy. La famille Bloch apparaît ainsi sur une liste recensant les Juifs résidant dans le département de Meurthe-et-Moselle.
Les troupes nazies entrent dans Nancy le 18 juin 1940.
Le 22 juin, l’armistice est signé, divisant le pays en plusieurs zones : Nancy se trouve alors en zone occupée. Les 16 et 17 juillet 1942, a lieu à Paris la “rafle du Vel' d'Hiv'” ; d’autres rafles se produisent en province, en zone occupée (à Rouen, Nancy, Bordeaux, etc.). Les Juifs cherchent alors à passer la ligne de démarcation pour se réfugier en zone dite « libre » espérant ainsi échapper aux rafles. Le 19 juillet 1942 a lieu la « rafle manquée de Nancy ». Le chef du service des étrangers de la police de Nancy, Édouard Vigneron,ayant appris que la rafle des Juifs de Nancy devait avoir lieu, il a convoqué tous les policiers qu'il pouvait joindre (Pierre Marie, Charles Bouy, François Pinot et Charles Thouron), pour qu'ils fassent fuir tous les Juifs menacés, qu'ils connaissent pour la plupart pour leur avoir remis leurs papiers. Il n'hésite pas à les faire accompagner à la gare et à leur faire remettre tickets et laissez- passer pour atteindre la « Zone libre ». Des policiers ont même abrité chez eux des Juifs menacés. Edouard Vigneron a été arrêté après ces événements, mais libéré et réhabilité à la Libération. La rafle de Nancy est qualifiée de manquée puisque « seulement » 32 arrestations sont réalisées sur les 380 prévues initialement. En effet, les cinq policiers ont lancé une grande opération pour sauver le plus de Juifs de la rafle. Ils ont plus tard reçu la médaille de « Juste parmi les Nations » de Yad Vashem.
Claude Bloch est interpellé le 15 septembre 1942 sur la ligne de démarcation, alors qu'il tentait de fuir la zone occupée après la rafle de Nancy.
La ligne de démarcation était une frontière longue de 1 200 km établie par l'Allemagne de 1940 à 1943, séparant la France entre la zone nord sous occupation allemande et la zone libre sous autorité du régime de Vichy. Son franchissement était fortement réglementé : un Ausweis (carte d'identité) ou Passierschein (laissez-passer) était nécessaire pour passer d'une zone à l'autre.
Il est ensuite interné dans le camp de Beaune-la-Rolande avant d'être transporté vers le camp de Drancy le 21 septembre 1942. Claude Bloch était l'un des 2 773 Juifs qui ont été transférés vers Drancy entre juin et septembre 1942 au départ de Beaune.
Les camps de Beaune-la-Rolande et de Drancy
Le camp de Beaune-la-Rolande était un camp d'internement et de déportation situé dans le département du Loiret. Il faisait partie des trois camps de cette région et était composé de quatorze baraques isolées par des barbelés et renforcées par des miradors. Construit en 1939 pour y enfermer les futurs prisonniers de guerre allemands, il fut reconverti en mai 1941 pour accueillir les Juifs arrêtés en France occupée après la Rafle du billet vert.
Le camp de Drancy, situé dans la banlieue parisienne, consistait à l'origine en un ensemble d'habitations constituant la Cité de la Muette. Encore inachevés au début de la guerre, les lieux servent rapidement de camp d'internement pour civils étrangers et prisonniers de guerre. C'est le 20 août 1941 que la Préfecture de police de Paris y décide la création d'un camp destiné aux Juifs. À partir de mars 1942, Drancy devient un camp de rassemblement et de transit en vue de la déportation de tous les Juifs de France. Près de 63 convois sont mis en place jusqu'en juillet 1943, partant de la gare du Bourget-Drancy puis de la gare de Bobigny. Au total, 65 000 personnes ont été acheminées par ces convois vers les centres de mise à mort, dont la majorité vers celui d'Auschwitz-Birkenau.
Claude Bloch est déporté vers Auschwitz par le convoi n°36, Train 901-31 — il n'a alors pas tout à fait 18 ans.
Le 8 septembre, Jean Leguay, délégué en zone occupée du secrétaire général de la police, rencontre Heinz Röthke, chef du service des affaires juives à la Sipo-SD en France. Röthke décide de transférer au camp de Drancy tous les Juifs arrêtés par la Sipo-SD et internés dans différents départements de la zone occupée. Le 19 septembre, son adjoint Horst Ahnert donne l'ordre d'envoyer tous les Juifs internés dans leurs juridictions au camp de Drancy au plus tard le lundi soir 21 septembre 1942.
Convoi n°36 · Train Da 901-31 · Drancy → Auschwitz-Birkenau · 23 septembre 1942
Le 23 septembre, à 8h55, le train Da 901-31 quitte la gare du Bourget-Drancy pour Auschwitz, avec 1 000 Juifs. Parmi les déportés : 644 hommes, 342 femmes, 200 enfants et 14 Juifs non identifiés. Plus de la moitié sont des citoyens français et plus de 200 sont de citoyenneté polonaise. Ce train effectua 16 arrêts avant d'arriver au centre de mise à mort d'Auschwitz-Birkenau.
Des survivants de ce convoi témoignent des conditions du transport :
Eva Tichauer raconte : « Les bagages sont une gêne, nous enlèvent beaucoup de place, mais chacun s'accroche aux derniers biens qui lui restent… Nous organisons l'approche de la lucarne à tour de rôle pour y échapper un petit moment. Ceux qui s'y tiennent nous annoncent les gares traversées… Nous voyons passer des trains de voyageurs ordinaires, nous crions, ils évitent de lever la tête pour la plupart… » Éva réussit à lancer plusieurs notes par la fenêtre. Elle jette une lettre à l'arrivée du train à Metz, près d'un train de passagers transportant des religieuses.
Benjamin Schatzman décrit le trajet vers Auschwitz : « Ce qui fait que je me sens profondément attristé, c'est la façon dont j'ai été dépouillé de tout ce que je possédais comme commodités… Nous sommes à Châlons-sur-Marne, il est 14h30. Dans ce wagon nous sommes 42, dont 22 femmes et enfants (15 enfants dont 9 sans parents). Nous avons eu, déposé dans le wagon, comme victuailles : un kilo de pain, une boite de thon, un camembert pour 4 et 2 poires pour chacun et ne savons pas pour combien de temps ces aliments. Il y avait aussi des seaux d'eau qu'on renouvelle en cours de route. Je me sens triste et fatigué, mais plein de courage. »
À leur arrivée à Auschwitz-Birkenau, 399 hommes sont sélectionnés et tatoués des numéros 65460 à 65858. De plus, 126 femmes sont tatouées des numéros 20723 à 20848. Les autres déportés — 475 Juifs — sont gazés dès leur arrivée au centre de mise à mort.
Comme la majorité des déportés juifs de France de l'année 1942, les déportés du convoi de Claude Bloch furent exterminés dans le Bunker 2, la « petite maison blanche », une ancienne ferme transformée en chambre à gaz, dont il ne reste aujourd'hui que quelques ruines. Leurs corps furent brûlés dans les fosses d'incinération attenantes. Cette incinération rappelle à quel point la Shoah fut la « fabrication du vide » par les Nazis : il ne suffisait pas d'exterminer les Juifs, encore fallait-il les faire totalement disparaître. Après le gazage, les corps étaient donc brûlés et les cendres répandues. Dans les autres centres de mise à mort situés dans le gouvernement général de Pologne, (Chelmno, Treblinka, Sobibor, Belzec, Maidanek), les corps étaient d’abord simplement enterrés, puis, dans le cadre de l’Aktion 1005, les charniers furent ouverts et les corps brûlés dans d’immenses fosses alimentées par les Sonderkommandos.
Auschwitz-Birkenau — Le Bunker II
D'une superficie intérieure de 120 m², comportant 4 chambres à gaz placées en parallèle, on pouvait y entasser jusqu'à 1 200 personnes à la fois. Nous possédons sur son fonctionnement deux témoignages : celui du SS Perry Broad, dans ses Mémoires publiées par le Musée d'État d'Auschwitz-Birkenau en 1964, pp. 70-74, et celui de Szlama Dragon, rescapé du Sonderkommando de Birkenau, témoignant devant la commission d'enquête sur les crimes nazis les 10 et 11 mai 1945 à Cracovie, republié dans l'ouvrage Des voix sous la cendre. Manuscrits des Sonderkommandos d'Auschwitz-Birkenau, 2001, pp. 168-173.
En 1945, il ne restait que 26 survivants des 1 037 déportés du convoi n°36. Claude Bloch n'était pas parmi eux.
Sa sœur Yvette a également été déportée sans retour vers Birkenau par le convoi n°71 parti le 13 avril 1944, de même que leurs parents.