Henri Lévy

Né à Metz le 24 septembre 1926  ·  Assassiné à Auschwitz-Birkenau, avril 1944

Convoi n°71 · Drancy → Birkenau · 13 avril 1944

Ses origines et sa scolarité

Henri (Pierre, Simon) Lévy a vu le jour le 24 septembre 1926 à Metz. Il est né de l'union de Lazare (Jacques ?) Lévy, né le 20 décembre 1890 à Luxembourg-ville, qui exerçait la profession de comptable, et de Mathilde Lévy, née le 2 février 1894 à Strassen au Luxembourg, sans profession.

Il est le benjamin de la fratrie et a deux sœurs : Marcelle, l'aînée, née le 19 mars 1920 à Knutange en Moselle, comptable comme son père, et Renée, la cadette, née le 12 décembre 1924, employée.

La famille réside au numéro 15 de la rue Sous Saint Arnould.

Le numéro 15 de la rue sous Saint Arnould dans son état actuel
Le numéro 15 de la rue Sous Saint Arnould dans son état actuel (Google Maps)

Nous avons trouvé peu d'informations sur cette famille apparemment très discrète, et ce d'autant plus que le fonds des établissements scolaires des archives départementales de la Moselle a conservé très peu de documents concernant le jeune Henri (cote : 15T84).

On sait néanmoins qu'Henri Lévy a fréquenté les classes de 11ème et 10ème au lycée de jeunes filles de Metz (devenu lycée Georges de la Tour) d'octobre 1932 à juillet 1934, équivalent au CP-CE1. La directrice du lycée souligne, dans un certificat de scolarisation délivré le 22 octobre 1934, « sa conduite et son travail ont été moyens hormis en 9ème ».

Certificat de scolarité au lycée de jeunes filles de Metz
Certificat de scolarité au lycée de jeunes filles de Metz
Fiche d'inscription d'Henri Lévy au lycée Fabert en classe de 9ème
Fiche d'inscription d'Henri Lévy au lycée Fabert en classe de 9ème

Il a certainement quitté le lycée de jeunes filles au tout début de l'année 1934-1935, pour poursuivre sa scolarité au lycée de Metz (devenu Lycée Fabert) : les archives départementales conservent sa fiche d'inscription en classe de 9ème.

Ses résultats scolaires, déjà qualifiés de moyens dans les petites classes, ne sont pas très brillants, comme en témoignent ses bulletins pour la classe de 6°A3 en 1938-1939 : au premier trimestre, le proviseur du lycée souligne un « travail insuffisant » et des « résultats faibles sur toute la ligne ». Il poursuit : « il faudra, pour rattraper le niveau, donner de toute urgence un gros effort : latin et allemand ne tolèrent pas un mauvais départ. »

Néanmoins, il se distingue en éducation physique, se classant 7ème de sa classe au premier trimestre de 6ème. Il semble donc avoir été un élève peu sérieux à l'écrit, mais investi à l'oral notamment en mathématiques où son professeur souligne que son investissement est satisfaisant à l'oral.

Bulletin scolaire de 6°A3, 1er trimestre 1938-1939
Bulletin du 1er trimestre de 6°A3 – 1938-1939
Bulletin scolaire de 6°A3, 2e trimestre 1938-1939
Bulletin du 2e trimestre de 6°A3 – 1938-1939

Au deuxième trimestre, le constat n'est guère plus positif : « travail toujours insuffisant et résultats faibles sur presque toute la ligne, il faudra donner un effort considérable à la rédaction des travaux ou exercices écrits, la conduite en classe n'est pas toujours satisfaisante non plus et cette légèreté nuit au travail. »

Les Archives Départementales de la Moselle conservent quelques copies de calcul et de français au nom d'Henri Lévy pour les examens de fin d'année de juin 1938, représentatives de ce que pouvaient faire des élèves de son âge dans les années 1930.

Copie d'examen de fin d'année, juin 1938 (1)
Copie d'examen de fin d'année, juin 1938 (2)
Copie d'examen de fin d'année, juin 1938 (3)
Copies d'examen de fin d'année de juin 1938
De Belleville à Écrouves

À une date que nous ne connaissons pas précisément, mais très vraisemblablement dès le début de la guerre, la famille d'Henri, comme toutes les autres familles juives de Metz, quitte la ville pour se réfugier à « l'intérieur » dans une zone que l'on pensait alors devoir échapper à l'avancée allemande. C'est à Belleville, en Meurthe-et-Moselle, à une quarantaine de kilomètres au sud de la capitale mosellane, que le jeune Henri se réfugie avec ses parents, ses sœurs et sa tante Julia Letz, la sœur aînée de Mathilde, née à Strassen le 1er mai 1886.

Avec la déclaration de guerre de la France aux forces de l'Axe le 2 septembre 1939, les régions frontalières d'Alsace et de Moselle sont vidées de leur population jugée « inutile ». La famille Lévy s'installe alors rue de Bourgogne à Belleville, un petit bourg rural situé entre Nancy et Pont-à-Mousson.

Carte postale de 1922 représentant l'entrée du village de Belleville en venant de Nancy
Carte postale datée de 1922 représentant l'entrée du village de Belleville en venant de Nancy
Photo actuelle de maisons situées rue de Bourgogne à Belleville (Google Maps)
Photo actuelle de maisons situées rue de Bourgogne à Belleville (Google Maps)

Selon les termes de l'armistice du 22 juin 1940, la commune de Belleville se trouve en zone « occupée » et donc soumise à la loi imposée par les autorités allemandes, en même temps qu'aux directives du régime de Vichy. L'ordonnance du 27 septembre 1940 ordonne à tous les Juifs de zone occupée de se faire inscrire sur un registre spécial. De sa propre initiative, l'État français adopte le 3 octobre une loi portant « statut des Juifs » concernant les deux zones, interdisant aux Juifs certains secteurs d'activité.

Ordonnance allemande du 27 septembre 1940 relative aux mesures contre les Juifs
Ordonnance du 27 septembre 1940 relative aux mesures contre les Juifs

C'est donc en application de l'ordonnance du 27 septembre 1940 qu'Henri et sa famille se font recenser à Nancy, préfecture de Meurthe-et-Moselle. Le Mémorial de la Shoah conserve une copie de la liste qui a alors été établie concernant les Juifs résidant dans le département. On y retrouve, dans l'arrondissement de Nancy, pour la commune de Belleville, toute la famille Lévy.

Liste de recensement des juifs de Meurthe-et-Moselle, famille Lévy à Belleville
« Liste des juifs résidant dans le département de Meurthe-et-Moselle » – la famille Lévy figure à Belleville. Source : Mémorial de la Shoah

À une date qui nous est inconnue, Henri Lévy et sa famille sont raflés par la Gestapo, puis internés au camp d'Écrouves. Si l'on considère le parcours d'autres déportés juifs de Meurthe-et-Moselle, nous pouvons formuler quelques hypothèses vraisemblables : nous savons qu'Henri et sa famille ont été transférés d'Écrouves pour arriver à Drancy le 1er avril 1944, tout comme d'autres déportés en provenance de Nancy dont Irma Bloch, le rabbin Cerf Picard ou encore le grand rabbin Haguenauer. Or, la plupart des Juifs ayant suivi ce parcours avaient été arrêtés à Nancy et dans sa région lors de la rafle générale du samedi 2 mars 1944. Ils ne seraient donc restés à Écrouves que quelques semaines.

Le camp d'Écrouves

En juin 1941, Jean Schmidt, préfet de Meurthe-et-Moselle, crée dans l'ancienne caserne Marceau à Écrouves, entre Nancy et Toul, un camp d'internement où sont incarcérés des droits communs, des communistes, des « indésirables étrangers » et des Juifs, dont les premiers arrivent le 18 septembre 1941. Selon l'historienne Françoise Job, à partir de mars 1944 au moins, les Juifs y étaient regroupés dans un camp spécial à l'intérieur même du camp, avec des bâtiments réservés pour les hommes d'une part, les femmes et les enfants de moins de 15 ans d'autre part, et une cour où ils avaient le droit de sortir une demi-heure par jour.

Le séjour dans le camp d'Écrouves était, pour les Juifs qui y étaient internés, généralement de courte durée : ils y restaient juste le temps d'organiser un convoi vers Drancy. Une dizaine de convois sont ainsi partis d'Écrouves entre les premières rafles de juillet 1942 et le dernier parti le 30 mars 1944, dans lequel se trouvaient Henri Lévy et sa famille. Les internés disposaient en moyenne d'une ration alimentaire de 1400 calories par jour, bien insuffisante mais qu'ils pouvaient compléter par des apports extérieurs. 1852 Juifs furent internés à Écrouves, parmi lesquels 304 enfants, dont Henri Lévy. 80 % ont été déportés et seuls 7 % ont survécu à la déportation.

Vue du camp d'Écrouves
Plan du camp d'Écrouves
Plan du camp d'Écrouves — in Job (F.), Racisme et répression sous Vichy, CDJC, Messene, 1996, p.22
Document sur les internés du camp d'Écrouves
Avril 1944 : Drancy – La déportation

Le 30 mars 1944, le dernier convoi part d'Écrouves avec à son bord Henri, ses parents et ses sœurs : ils quittent ainsi le « Drancy lorrain » (puisque c'est ainsi que l'on a parfois qualifié le camp d'Écrouves) pour rejoindre Drancy, le grand camp de transit de région parisienne, antichambre des centres de mise à mort.

Le convoi parti d'Écrouves arrive le 1er avril 1944 à Drancy, où Henri et sa famille doivent remettre tous leurs biens à l'administration du camp. La famille reste unie dans ces circonstances tragiques ; tous sont enregistrés avec des numéros successifs : Lazard (père, n°18497), Mathilde (mère, n°18498), Marcelle (n°18499), Renée (n°18500) et Henri (n°18501).

Fiche du carnet de fouilles de Drancy – Henri Lévy
Fiche du carnet de fouilles de Drancy au nom d'Henri Lévy – il est arrivé avec deux cents francs
Fiche du carnet de fouilles de Drancy – Lazard Lévy
Fiche du carnet de fouilles de Drancy au nom de René(e)Lévy
Fiche du carnet de fouilles de Drancy – Lazard Lévy (2e fiche)
Fiche du carnet de fouilles de Drancy – Lazard Lévy (3e fiche)
Le père d'Henri possède deux fiches successives issues des carnets de fouilles de Drancy — fait inhabituel, peut-être lié à une mention illisible sur la deuxième fiche

La famille Lévy reste peu de temps à Drancy : Henri, son père, sa mère et ses deux sœurs sont déportés par le convoi n°71 parti le 13 avril 1944.

Liste originale du convoi n°71 mentionnant toute la famille Lévy – Mémorial de la Shoah
Liste originale du convoi de déportation n°71 mentionnant toute la famille Lévy – Mémorial de la Shoah, Paris

Convoi n°71 · Drancy → Auschwitz-Birkenau · 13 avril 1944

Le convoi 71 est composé de 1500 déportés dont 811 proviennent du camp d'Écrouves. Il a été complété par un ajout de déportés venant de Lyon, notamment les enfants d'Izieu, raflés le 6 avril 1944 sur l'ordre de Klaus Barbie, de Périgueux, de Limoges, de Nice… Parmi eux 287 jeunes de moins de 18 ans : 155 garçons dont Henri Lévy, et 132 filles parmi lesquelles Simone Jacob (Veil), Ginette Cherkasky (Kolinka) et Marceline Rozenberg (Loridan-Ivens), qui ont survécu à la déportation et dont les témoignages permettent de saisir ce qu'ont pu vivre Henri et sa famille pendant le transport de trois jours entre Drancy et Auschwitz-Birkenau, et à l'arrivée sur la Judenrampe de Birkenau le 16 avril 1944.

Marceline Rozenberg (née en 1928) témoigne : « c'était vachement bien Drancy, si on était restés à Drancy, on serait tous ensemble encore. On doit partir, alors on nous donne un pain, un sac avec de la bouffe, on emporte tous nos bagages, on nous conduit à la gare de Bobigny. On est soixante par wagon, il y a une tinette pour tout le monde, il y a un Allemand aussi dans chaque wagon. Je me souviens, on meurt de soif. Il fait chaud, le train s'arrête tout le temps, on ne sait pas où on va, ce qui va advenir de nous. Les portes s'ouvrent, et alors c'est un bruit d'enfer. Les chiens, les hommes qui hurlent, les gens habillés en rayé qui arrivent, certains parlent français et disent : "donnez les enfants aux vieillards". Les femmes ne veulent pas donner leur enfant ; il y avait plein d'enfants dans ces trains… »

— Loridan-Ivens (M.), On arrive dans la nuit, Flammarion, Paris, 2024, p.79

Commence alors la « sélection » typique de l'arrivée de chaque convoi sur la rampe de Birkenau, dont témoigne Simone Veil : « Cette arrivée nocturne n'était pas due au hasard. Elle était destinée à désorienter les nouveaux venus. On nous a débarqués sur le quai avec des lumières violentes, des projecteurs. Les SS étaient là, les chiens aboyaient. Pour notre convoi la limite d'âge n'a pas joué car une épidémie de typhus avait partiellement vidé le camp. Il restait donc de la place et la sélection a été moins brutale. Ceux qui n'avaient pas encore dix-huit ans n'ont pas été éliminés. »

Même si la sélection est moins drastique que pour d'autres convois, seuls 165 hommes et 91 femmes ont été sélectionnés pour le travail forcé, soit seulement 18 % du convoi. 1265 déportés ont été gazés dans les heures qui ont suivi leur arrivée à Birkenau.

En 1945, au moment de la Libération des camps, seuls 35 hommes et 70 femmes du convoi 71 étaient encore en vie, ainsi qu'une quinzaine d'enfants. Parmi ces survivants, on trouve la mère d'Henri, Mathilde, et sa sœur aînée, Marcelle. Le père d'Henri, Lazard, âgé de 54 ans à son arrivée à Birkenau, a certainement été gazé immédiatement. Henri n'a pas survécu, pas plus que sa sœur Renée.

Henri, Lazard et Renée Lévy sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris
Henri, Lazard et Renée Lévy sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris
Henri LÉVY 1926 · Lazard LÉVY 1890 · Renée LÉVY 1924