André Abraham Lévy

Né à Waldwisse le 14 mars 1926  ·  Assassiné à Auschwitz-Birkenau, 1942

Convoi n°8 · Angers → Auschwitz-Birkenau · 20 juillet 1942

Ses origines

André Lévy a vu le jour le 14 mars 1926 à Metz, dans une famille juive installée de longue date en France et résidant à Waldwisse, un petit village du Nord de la Moselle qui, en 1926, ne comptait que 750 habitants. Ses arrière-grands-parents maternels étaient, en effet, nés en Moselle : à Thimonville en 1831 pour son arrière-grand-père Jacob David, et à Ennery en 1838 pour son arrière-grand-mère Rosalie Lévy, tandis que son grand-père paternel était né à Waldwisse en 1854.

Ses parents étaient David Lévy, né le 7 juin 1885 à Waldwisse, et Blanche Francfort, née le 19 février 1898 à Thimonville.

David et Blanche se marient à Metz le 15 avril 1920, et, à cette occasion, un contrat de mariage est établi par l'étude de Maître Ludovic Tabary, notaire à Metz, les époux demandant à être placés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts.

Contrat de mariage de David Lévy et Blanche Francfort, 1920
Contrat de mariage de David Lévy et Blanche Francfort, Metz, 15 avril 1920
Document lié au contrat de mariage
La façade du n°7 rue Vauban à Metz dans son état actuel
La façade du n°7 rue Vauban à Metz dans son état actuel (Google Street View) – Blanche était domiciliée chez ses parents lors du mariage

L'acte notarié précise que David Lévy possède à Waldwisse un commerce d'étoffes dont la valeur est évaluée à 15 000 francs et que sa jeune épouse Blanche apporte à la communauté ses « habits, linge, bijoux, dentelles… » évalués à 1 000 francs, auxquels viennent s'ajouter 5 000 francs d'économies ainsi qu'une donation de 10 000 francs. Cet héritage conséquent est très vraisemblablement lié à l'activité économique de la famille de Blanche : son père Max (1862-1930), comme son grand-père maternel Jacob David (1831-1914), étaient marchands de bestiaux, tandis que sa mère, Mélanie (née David, 1868-1943) exerçait la profession de modiste.

De cette union naissent deux enfants : Roger d'abord en 1921, puis André en 1926, qui grandissent tous deux paisiblement avant la guerre à Waldwisse en Moselle.

Photo de famille Lévy-Francfort, vers 1927 – André tout bébé sur les genoux de sa mère
Photo datant vraisemblablement de 1927, transmise par Mme Chantal Lévy. De gauche à droite : David, Roger, Yvonne Francfort-Jacobowicz (une sœur de Blanche), et André, tout bébé, sur les genoux de sa mère.

Nous avons peu de renseignements sur l'enfance d'André et de son frère Roger : on peut imaginer une enfance heureuse dans un petit village mosellan, dans une famille assez aisée. Si dans les archives du lycée Fabert ne se trouve aucun document attestant qu'il ait pu y être scolarisé, la mémoire familiale garde le souvenir de son passage dans notre établissement, d'un élève sérieux et doué, doté d'une véritable fibre artistique. Au vu de la distance séparant Waldwisse de Metz (près de 50 kilomètres), il devait fréquenter l'internat du lycée, tout comme son grand frère Roger.

La guerre : l'évacuation, l'installation à Châtellerault, l'arrestation
Carte des zones d'évacuation mosellanes et départements de repli
Les zones d'évacuation de Moselle et les départements de repli dans le Sud-Ouest

La famille Lévy est, comme toutes les autres familles juives mosellanes, obligée de quitter son domicile à l'été 1939. Avec l'entrée en guerre de la France le 2 septembre 1939, les régions frontalières d'Alsace et de Moselle, particulièrement menacées, sont rapidement vidées de leur population « inutile » : une instruction de 1936 définit une zone rouge touchant toutes les communes frontalières de l'Est. En cas de menace, les habitants de ces secteurs seront sommés de quitter les lieux pour se diriger vers des départements de correspondance situés dans le Sud-Ouest. Pour la Moselle, il s'agit de la Charente, de la Charente-Maritime et de la Vienne. Ainsi, en septembre et octobre 1939, 210 000 Mosellans de « zone rouge » sont évacués principalement vers la Vienne et les Charentes. Waldwisse se trouvant à quelques kilomètres de la frontière allemande, au Nord de Thionville, les Lévy sont évidemment concernés par ces premières évacuations.

La famille du jeune André, qui a alors 13 ans, après un périple de près de 700 kilomètres, s'installe alors à Châtellerault,David Lévy ouvre un magasin à l'enseigne de la « maison Lorraine ». Avant d'arriver dans la Vienne, la famille a vraisemblablement fait un court séjour à Mirecourt, dans les Vosges, durant l'hiver 1939-1940.

Le magasin 'maison Lorraine' de David Lévy à Châtellerault
Le magasin « Maison Lorraine » de David Lévy à Châtellerault
Affiche rouge d'aryanisation apposée sur la devanture du magasin de Châtellerault
L'affiche rouge d'aryanisation apposée sur la devanture du magasin, conservée par la famille

C'est là, installée au numéro 64 de la rue Bourbon, que la famille Lévy, composée de David, Blanche, les enfants et deux sœurs de Blanche (Renée, sa sœur jumelle, et Henriette), vit, semble-t-il assez paisiblement jusqu'en juin 1942, du « mauvais côté » de la ligne de démarcation puisque Châtellerault se trouve en « zone occupée ».

Ils sont, bien entendu, comme tous les autres Juifs de France, soumis au respect des lois antisémites imposées par l'occupant allemand et adoptées par le gouvernement de Vichy.

L'aryanisation des biens juifs

Dès le 18 octobre 1940, une ordonnance allemande pose le principe de l'aryanisation du patrimoine juif en zone occupée. Le commandant en chef des troupes d'occupation se donne le droit de nommer des administrateurs provisoires chargés de vendre ou de liquider les biens juifs. Cette mesure est ensuite aggravée par l'ordonnance du 26 avril 1941 qui retire au propriétaire juif le produit de la vente. Face à cette politique, le gouvernement de Vichy crée le SCAP (service de contrôle des administrateurs provisoires) qui collabore avec les occupants et exécute l'aryanisation en zone occupée. Enfin, la loi du 22 juillet 1941 décide la confiscation des biens juifs. Il paraît donc quasi certain que, à la fin de l'année 1940 ou au début de 1941, le père d'André perd sa boutique et les moyens de faire subsister sa famille.

Comme tous les Français, les Lévy sont soumis au rationnement. Les cartes individuelles d'alimentation de la famille Lévy ont été délivrées en novembre 1941. André y figure en catégorie J3 (les enfants de 13 à 21 ans, qui ont droit à la ration de pain la plus élevée et à des suppléments de sucre, confiture et chocolat), numéro d'enregistrement 12727 ; ses tantes et ses parents figurent en catégorie A.

Il ne faut pas pour autant imaginer que les enfants de la catégorie J3 sont suffisamment nourris : imposé par le Ravitaillement général et contrôlé par l’occupant, le niveau des rations officielles est, au moment de son instauration, de 1 500 calories quotidiennes, quand 2 500 sont requises pour satisfaire les besoins caloriques d’un homme au repos. Sa valeur énergétique a ensuite diminué jusqu’à atteindre en certains endroits 1 200, voire 1 000 calories pendant l’hiver 1942-1943.

Les médecins expriment régulièrement leur désarroi, constatant chez leurs patients les symptômes de maladies dites de la disette : gales du pain, froidures, amaigrissements significatifs annonciateurs de la tuberculose, douleurs du dos ou ostéopathies de famine, aménorrhées de guerre et intoxications, auxquels s’ajoutent des psychoses spécifiques désignées sous le nom de « psychoses du ravitaillement ». Difficile à quantifier, la surmortalité des plus fragiles, vieillards et nourrissons, directement liée à la sous-alimentation ne fait aucun doute1.



Les cartes individuelles d’alimentation de la famille Lévy ayant été délivrées en novembre 1941, il est étonnant qu’elles ne portent pas la mention « JUIF », qui devient par ailleurs obligatoire en zone « libre » comme en zone occupée à partir de la loi du 11 décembre 1942.

Loi du 11 Décembre 1942 – J.O. du 12/12/1942, page 4058

Toute personne de race juive aux termes de la loi du 2 Juin 1942, est tenue de se présenter dans un délai d’un mois à partir de la promulgation de la présente Loi au commissaire de police de sa résidence pour faire apposer la mention « JUIF » sur sa carte individuelle d’alimentation et sur sa carte d’identité. Les infractions seront punies de 100 à 1000 frs d’amende et de un mois à un an de prison. Signé : Pierre LAV

Sur ce point, voir notamment : https://www.chrd.lyon.fr/musee/collections/talons-de-tickets-de-rationnement

Carte individuelle d'alimentation d'André Lévy (catégorie J3, n°12727)
Exemple de carte correspondant à la loi de Pierre Laval imposant la mention « JUIF » sur les cartes d'alimentation

La vie de la famille Lévy bascule en mai 1942 : David (le père), Blanche, André et ses tantes Henriette et Renée sont arrêtés alors qu'ils tentent de franchir la ligne de démarcation. Ils sont alors incarcérés durant 4 semaines à la caserne Lasalle de Tours.

La caserne Lasalle à Tours, réquisitionnée par les services allemands comme lieu d'internement
Plaque apposée au collège Jules Michelet de Tours portant le nom et la photographie d'André Lévy

Il semblerait que la famille Lévy soit également passée par l'école primaire Michelet qui, de 1941 jusqu'à 1943, est devenue une prison allemande et un lieu d'internement pour des familles juives, des résistants et des civils. On trouve d'ailleurs le nom et une photographie d'André Lévy sur une plaque apposée au collège Jules Michelet de Tours.

Au terme de quatre semaines d'incarcération, le 9 juin 1942, le préfet de Tours reçoit un courrier du Feldkommandant, lui enjoignant de procéder au transfert de la famille au camp de la Lande.

Courrier du Feldkommandant au préfet d'Indre-et-Loire ordonnant le transfert au camp de la Lande
Le préfet d'Indre-et-Loire réquisitionne la SNCF pour le transfèrement sous escorte de gendarmerie
L'internement au camp de la Lande – La déportation

Le camp de la Lande

Le camp de la Lande a fonctionné de novembre 1940 à janvier 1944. Situé à 16 km de Tours, à proximité de la ligne ferroviaire Paris-Bordeaux, il fut l'un des plus importants camps d'internement de France par le nombre de personnes qui y vécurent, pouvant en théorie accueillir un effectif moyen de 350 personnes avec un maximum de 500. Il était sous administration française et dépendait étroitement des autorités allemandes de Tours.

Fin septembre 1942, toute la population juive fut déportée à Auschwitz-Birkenau. Il est prouvé qu'au moins 603 juifs, de tous âges, ont été déportés. Seuls 14 survivants ont été recensés par la commune de Monts.

Plan du camp de la Lande
Plan du camp de la Lande
Vue du camp de la Lande
Vue du camp de la Lande

Au camp de la Lande, à la date du 15 juin 1942, sont également internés d'autres familles et jeunes originaires de Metz et de Moselle : c'est le cas de cinq des onze enfants Moszkowicz (Max, Maurice, Fanny, Berthe et Genny), ainsi qu'Hermann Rosenbach. Max et Hermann ont, comme André Lévy, été élèves du lycée Fabert… Peut-être se connaissaient-ils ? Peut-être se sont-ils revus au camp de la Lande ?

En arrivant à la Lande, les Lévy doivent remettre leurs papiers d'identité ainsi que leurs objets de valeur aux autorités dirigeant le camp. On retrouve ainsi un inventaire de leurs derniers biens : des sommes d'argent assez importantes ainsi que deux broches en or appartenant à Blanche et à sa sœur jumelle Renée.  On y découvre que les Lévy sont très certainement passés par la ville vosgienne de Mirecourt après avoir quitté Waldwisse et avant d’arriver à Châtellerault, puisque c’est là qu’ont été établies les cartes d’identité de David et de Blanche, en décembre 1939 et février1940.

On y apprend aussi qu’André était membre de la « fédération des éclaireurs de France ».

On retrouve les deux broches de Blanche et Renée sur une « liste des objets de valeurs déposés par des juifs détenus au camp de la Lande », transmis le 27 novembre 1942 aux services de la police de sûreté du Reich… A cette date leurs légitimes propriétaires ont tous été déportés, il n’y a donc plus nécessité de les conserver, de même que le reliquat des sommes que ces mêmes détenus avaient déposées à leur arrivée au camp.

Inventaire des biens déposés à l'arrivée au camp de la Lande
Liste des objets de valeur déposés par des Juifs détenus au camp de la Lande, transmise le 27 novembre 1942 aux services de la police de sûreté du Reich — à cette date leurs légitimes propriétaires ont tous été déportés

En juin 1942, un ami de la famille, monsieur Adolphe Pousse, résidant à Ingrandes sur Vienne, demande à la préfecture l'autorisation de rendre visite à la famille Lévy-Francfort ; ce qui lui est refusé « en raison des évasions qui se sont produites récemment ». Ce qui n'a jamais eu lieu puisque quelques semaines plus tard, le 13 juillet 1942, commence la « liquidation » du camp de la Lande.

Demande de visite de M. Pousse, refusée par la préfecture
Ordre de liquidation du camp de la Lande, 13 juillet 1942

André, sa mère Blanche et sa tante Henriette en sont victimes. Ils quittent le camp le 16 juillet 1942 pour une « destination inconnue ».

Les Juifs appréhendés en même temps qu'André, Blanche et Henriette demeurent trois jours dans le Grand-Séminaire d'Angers, avant leur déportation le 20 juillet. André Lettich, un rescapé de ce convoi, se rappelle qu'arrivés au Séminaire, ils ont été minutieusement fouillés et tout objet de valeur leur a été confisqué. Ils ont été entassés, 25 à 30 personnes, dans de toutes petites pièces fermées à clé. Le 20 juillet ils ont tous été rassemblés pour leur transfert. Vers midi, les Juifs sont transférés du Séminaire à la gare Saint-Laud dans des autobus fournis par la compagnie de tramway d'Angers. Le convoi quitte la gare à 21h35 avec à son bord 824 Juifs.

Liste originale du convoi n°8 mentionnant André Lévy – Source : Mémorial de la Shoah

Convoi n°8 · Angers → Auschwitz-Birkenau · 20 juillet 1942

À leur arrivée à Auschwitz, le 23 juillet, 23 déportés furent immédiatement gazés, 411 hommes ont reçu les matricules 51015 à 51425 et 390 femmes les matricules 10177 à 10566. Il est donc vraisemblable qu'André, qui était alors âgé de 16 ans, soit entré dans le camp de Birkenau.

L'écrasante majorité des victimes du convoi est morte de privations, de maladie, d'épuisement et probablement des « sélections » périodiques qui envoyaient à la chambre à gaz les prisonniers malades ou trop faibles. Aucun des trois membres de la famille Lévy déportés par le convoi n°8 n'est revenu de Birkenau.

Le destin de David et Renée Francfort-Lévy

La sœur jumelle de Blanche et le père d'André, David Lévy, ont connu un destin différent mais tout aussi tragique. Pour une raison qui nous est inconnue, ils sont restés au camp de la Lande avec les derniers internés juifs pour ne le quitter que le 2 septembre 1942, transférés à Drancy, puis à Beaune-la-Rolande, avant d'être ramenés à Drancy pour leur déportation par le convoi n°53, l'un des deux convois partis en mars 1943 à destination de Sobibor.

Document relatif au transfert de David Lévy vers Drancy
Dernière lettre de Renée Francfort depuis Drancy
La dernière lettre de Renée Francfort, rédigée à Drancy la veille de la déportation

La veille de son départ pour une destination qu'elle imagine fort bien tragique, Renée rédige une dernière lettre qu'elle adresse à un « Monsieur Louis » à Limoges ; lettre que sa famille a précieusement conservée jusqu'à aujourd'hui.

 Rédigée au crayon, d'une écriture pressée, cette dernière lettre est aussi émouvante que difficile à lire :

« Cette fois-ci c'est pour la dernière fois que vous recevez de nos nouvelles. Nous sommes de nouveau à Drancy et c'est pour la déportation. Beaucoup de nos amis nous [mot illisible]. Si vous saviez comme j'ai du chagrin de vous quitter tous et ma chère petite maman. Quand nous reverrons nous. Excusez mon écriture. Je vous écris debout et presque sans lumière. Nous sommes courageux. […] Nous quittons Drancy demain matin à – heures pour une destination inconnue. Je vous embrasse tous bien fort [illisible] et mille fois. Bien cher — A bientôt [illisible] courage. Renée »

— Renée Francfort, Drancy, mars 1943

Le 25 mars, à 10h30, le train désigné 901 part de la gare du Bourget-Drancy avec 1 000 Juifs à bord, à destination de Sobibor. Antonius Bardach, rescapé de ce convoi, rapporte qu'à l'arrivée à Sobibor on a demandé 15 volontaires pour travailler. Le reste du convoi, sauf ces 15 hommes, a été immédiatement gazé. En 1945 on ne dénombrait que 5 rescapés de ce convoi.

En décembre 1942, Paul Francfort, un frère de Blanche, Renée et Henriette, s'adresse à plusieurs reprises au Comité International de la Croix Rouge pour tenter d'obtenir des informations sur le sort des siens.

Réponse du CICR du 7 janvier 1943 : aucune information sur Henriette et André
Réponse du CICR du 16 mars 1943 : conseille de prendre contact avec l'UGIF concernant Renée et David
Réponse du CICR du 11 août 1943 : « il est toujours sans nouvelles de la famille Lévy et de la famille Francfort »

À cette date, il est plus que vraisemblable que tous sont déjà morts, assassinés à leur arrivée à Birkenau ou à Sobibor, ou, pour les trois déportés du convoi n°8, des suites des mauvais traitements infligés aux internés de Birkenau.

André Lévy sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris
La famille Lévy-Francfort sur le Mur des Noms
André Lévy sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris
André Abraham LÉVY 1926
David LÉVY 1885 · Blanche LÉVY née FRANCFORT 1898
Renée FRANCFORT · Henriette FRANCFORT