Francis LEVY

 

Francis Lévy à Metz (avant 1939)

source Mémorial de la Shoah, e=0964.jpg

•             Ses origines et sa scolarité

            Francis Lévy est né le 11 juillet 1925 à Metz .

 


Copie de l’acte de naissance de Francis Lévy transmise par les services de l'état civil de Metz

 

            Son père,  André Lévy, était né le 18 novembre 1890 à Courcelles-Chaussy, de l’union de Samuel Lévy, marchand de bestiaux et Léontine née Lévy, sans autre « profession » que celle de s’occuper de sa famille. Il exerçait à Metz le métier de négociant en immobilier. 

            Sa mère, Victorine Madeleine Moock, avait vu le jour le 2 novembre 1899 à Mulhouse, fille d’Aaron Arthur Moock, fondé  de pouvoir, et de Flore Anne née Samuel. 

 

André et Léontine s’étaient mariés le 22 février 1922 à Mulhouse

Archives municipales de Mulhouse, Acte de Mariage N°1922 / 118


 

Francis était donc issu de l’union de deux familles assez aisées, ce dont témoigne d’ailleurs la résidence familiale du 14 avenue Foch à Metz, où Victorine rejoint son époux le 2 juillet 1922. 


Francis est l’aîné d’une fratrie de deux enfants :  il a une sœur cadette,  Nicole Annie Léontine, née le 5 juin 1927, à Metz. 

Portrait de Nicole Lévy à l'âge de 14 ans et demi,
France, 24/12/1942
Mémorial de la Shoah/Coll. MyriamGuntzburger

 

 

            La fiche domiciliaire de la famille, conservée aux archives municipales de Metz, révèle que Victorine et André avaient eu un premier enfant, une fille, vraisemblablement mort-née le 4 mai 1923.


 

Nous savons, par sa fiche d’inscription, conservée aux archives départementales de la Moselle, que Francis Lévy a fréquenté le lycée de Metz (Lycée Fabert aujourd’hui), dès les classes du « petit lycée », où il entre en 7°2, en qualité d’externe, le  1er octobre 1935. Il avait auparavant fréquenté les cours Dorveaux, vraisemblablement un établissement d’enseignement privé, ce qui atteste une fois encore du niveau de vie confortable dont bénéficiaient ses parents, et il est noté sur sa fiche d’inscription au lycée de Metz qu’il en était sorti classé premier pour les trois trimestres de son année de 8ème. Il est aussi décrit comme un élève « lent et travailleur ».



•     1939-1943 : la famille Lévy s’installe à Vichy

            En effet, la famille quitte Metz en août 1939 pour se réfugier à Vichy.

            Les Lévy devancent ainsi l’évacuation des populations mosellanes vers les départements de l’Ouest de la France. Le choix de Vichy ne s’explique alors pas particulièrement : la guerre n’a pas (encore) commencé et la ville thermale n’est pas (encore) le siège du gouvernement, ni en zone libre, ce qu’elle ne fut qu'après l'armistice de juin 1940. Sans doute André Lévy y avait-il des connaissances, ou même des propriétés immobilières ? 

 

            Francis, sa petite sœur Nicole et leurs parents prennent alors leurs quartiers dans un immeuble cossu au n°7 de l’avenue Jean-Baptiste Bulot. 

 



            Au lycée, il fait d’ailleurs très rapidement preuve de réelles capacités scolaires puisqu’il apparaît à de nombreuses reprises dans le fascicule de « distribution solennelle des prix » en date du 11 juillet 1936 : il est honoré du prix d’excellence, des premiers prix en exercices français, orthographe, histoire, récitation, du deuxième prix en lecture et calcul et d’un deuxième accessit en géographie…Autant dire qu’il est un élève particulièrement brillant.

Les archives départementales de la Moselle n’ont pas conservé de document concernant la scolarité de Francis en classe de sixième. Cependant ses bulletins de cinquième pour l’année 1937-1938 témoignent toujours d’un travail sérieux et de qualité : il y obtient Tableau d’honneur et encouragements du conseil de discipline aux trois trimestres et le proviseur souligne ses belles performances académiques. 

L’année scolaire 1938-1939, la dernière qu’il passe à Metz, semble plus difficile.

            Ainsi, à la fin du premier trimestre de quatrième, si le jeune Francis est toujours inscrit au tableau d’honneur, le proviseur du lycée ainsi que les professeurs, même s’ils considèrent que le « travail [est] toujours très satisfaisant »,  soulignent néanmoins les progrès nécessaires et attendus : « il y a cette année quelques déceptions dans les résultats, il ne faut pas se décourager, mais continuer de travailler les points faibles : les progrès s’affirmeront ». Ses résultats chutent au deuxième trimestre et ses professeurs soulignent distraction et bavardage, sans doute faut-il y voir l’effet des événements liés à la marche à guerre et au fait que la famille Lévy s’apprête à quitter Metz. 

 

 

André y reprend apparemment ses activités dans l’immobilier, c’est tout au moins ce que laisse entendre la mention « vente propriétés » sur le fichier de recensement des Juifs conservé aux archives départementales de l’Allier

 

            En effet, les Lévy se font recenser à Vichy, en tant que Juifs français, conformément à la loi du 2 juin 1941 de l’État français. 

​La loi du 2 juin 1941, ou second statut des Juifs, remplace celle du 3 octobre 1940 et en aggrave les dispositions. Il est le résultat de la volonté de Xavier Vallat, nommé commissaire général aux questions juives le 23 mars 1941. Ancien député nationaliste, grand mutilé de la Première Guerre mondiale, il n’a jamais caché son antisémitisme, à tel point que, selon l’historien américain Robert Paxton[1], il aurait dit un jour à Theodor Dannecker : «  je suis un plus vieil antisémite que vous ; je pourrai être votre père à cet égard ». En tant que sous-secrétaire d’état, Vallat a pour mission de rétablir la souveraineté française en zone occupée au sujet de la législation sur les juifs et de l’administration de leurs biens. 

            En outre, selon Laurent Joly[2] , le contexte est propice à une surenchère réglementaire et antisémite : l’Allemagne semble proche de gagner la guerre et de dominer toute l’Europe; la Révolution Nationale mise en place par Vichy est en marche et les juristes de l’Etat français s’imaginent édifier le droit de l’avenir. 

            Le second statut des juifs prend ainsi place dans une nouvelle vague de mesures antisémites, de la création du CGQJ, à la loi française d'aryanisation du 22 juillet 1941, en passant par les décrets fixant des numerus clausus et le recensement obligatoire. 

            Dans son article 1, est fixée une nouvelle définition du « Juif » : 

Est regardé comme juif 1- celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive. Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive. 2- Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et est issu de deux grands-parents de race juive. [note : le statut du 3 octobre 1940 donnait une définition un peu différente « est considérée comme juij[…]toute personne issue de trois grands parents de race juive ou de deux grands parents de la même race si son conjoint lui-même est juif » . La définition reposait donc sur la notion de « race » et sur une loi du sang qui, selon Daniel Peschanski pouvait « conduire aux extrêmes suivants : des Juifs pratiquants issus d’une famille chrétienne ne sont pas juifs, tandis que des chrétiens pratiquants issus d’une famille juive le sont ». ]

La non appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’Etat avant la loi du 9 décembre 1905. Le désavoué ou l’annulation de la reconnaissance d’un enfant considéré comme juif sont sans effet au regard des dispositions qui précèdent. 

            Cette définition traduit une net durcissement par rapport à celle du premier statut d’octobre 1940 puisque le critère d’appartenance se prête à moins d’échappatoires par sa rigueur même. 

            La loi du 2 juin 1941 élargit également les champ des interdictions professionnelles : la loi du 3 octobre interdisait aux Juifs d’appartenir à des organismes élus, d’occuper des postes de responsabilité dans la fonction publiques la magistrature et l’armée, et d’exercer une activité ayant une influence sur la vie culturelle. Après le 2 juin 1941, la liste des professions interdites aux israélites s’étend à la publicité, aux finances, la banque, l’immobilier. Un quota est par ailleurs imposé pour la quasi totalité des « professions libérales, commerciales, industrielles ou artisanales ». En outre, à partir du 21 juin 1941, les établissements d’enseignement secondaire et les universités ne peuvent accueillir que 3% d’élèves ou étudiants juifs. 

            Ce second statut est suivi le 22 juillet 1941 par une loi d'aryanisation des biens juifs dans les deux zones, qui habilite le Commissariat Général aux Questions Juives à nommer dans toute affaire ou propriété foncière juive un administrateur provisoire qui remplace le propriétaire. 

À la différence du premier statut, le second prévoit pour tout contrevenant des sanctions pouvant aller jusqu’à l’internement administratif qui jusque-là ne pouvait toucher en zone non occupée que les Juifs étrangers en tant que tels[3]


[1] La France de Vichy, p. 228

[2] « l’administration de l’État français et le statut des Juifs du 2 juin 1941 », Archives juives 2001/8, n°41, pp.25-40

[3] Cf. D.Peschanski, « le statut des Juifs du 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941 », Le Monde Juif, 1991/1, n°141, pp.9-20

 

Exemplaire de déclaration individuelle en application de la loi du 2 juin 1941

La déclaration comprend au recto les renseignements d’état civil des quatre grands-parents et du conjoint, nécessaires pour la détermination de la « race » selon les critères de la législation vichyste.

Au verso : déclaration de la profession, des services militaires, des diplômes universitaires et distinctions honorifiques, déclaration des biens.

 

https://www.mahj.org/fr/decouvrir-collections-betsalel/declaration-sur-le-statut-des-juifs-16533


​    Ce second statut des Juifs doit avoir eu des conséquences pour la famille de Francis : d’une part, il semble évident que le père, André, a dû arrêter ses activités professionnelles de négociateur immobilier puisque cette profession devient interdite pour ses coreligionnaires. De plus, il n’est pas certain, étant donné le faible numerus clausus imposé, que Francis et sa sœur Nicole aient pu effectivement poursuivre leurs études, même si par la suite ils sont qualifiés comme « étudiants » dans les documents de Drancy et sur la liste de déportation du convoi 66.

 

            On sait, d’après une fiche publiée par les amis de la fondation pour la mémoire de la déportation de l’Allier[1], qu’à Vichy, Francis s’implique dans les éclaireurs israélites et en devient chef de patrouille, au moins jusqu’au 29 novembre 1941, date à laquelle  par une loi du gouvernement de Vichy, le mouvement des éclaireurs israélites de France est dissout comme toutes les organisations juives non cultuelles. Le président du scoutisme français, le général Joseph Lafont, obtient des autorités de Vichy que les EIF, bien que ne faisant plus officiellement partie du scoutisme français, puissent continuer leurs activités scoutes sous le contrôle du scoutisme français.


[1]http://www.afmd-allier.com/PBCPPlayer.asp?ID=946058


Le mouvement des éclaireurs israélites a été fondé en 1923 par Robert Gamzon. Il se préoccupe dès la crise de Munich en 1938, de l’évacuation des enfants Eclaireurs Israélites hors des centres urbains, ce qui aboutit à l’ouverture de la ferme école de Saumur, qui accueille dans un premier temps des réfugiés juifs allemands fuyant l’antisémitisme[1]. C’est à la veille de la Seconde Guerre mondiale le premier mouvement de jeunesse juif en France, comptant près de deux-mille-cinq-cent membres, qui doit son succès au fait qu’il a réussi à faire la synthèse entre les aspirations des quatre grands groupes qui composent la communauté juive de France à l’époque (« israélites français », Juifs alsaciens-lorrains, Juifs séfarades et Juifs immigrés d’Europe de l’Est). 

            En septembre 1939, quand commence la guerre, les EIF ouvrent cinq maisons recevant des enfants EI évacués des centres urbains mais également de nombreux juifs de nationalité étrangère. 

            Dans un premier temps, lors de la mise en place du régime de Vichy, les EIF jouent la carte de la légalité, entretenant des relations avec les ministères de Vichy. Ainsi on sait que « le 1er mai 1941, les EIF participèrent à des célébrations officielles devant la résidence du maréchal Pétain à Vichy. Sans doute Francis Lévy en faisait-il partie. Les invitations adressées aux scouts juifs à participer à ces défilés n’avaient pas été envoyées par erreur. Au contraire, des le début, le gouvernement de Vichy les inclut dans le scoutisme français, seule association d’éclaireurs reconnue par le régime »[2]. D’ailleurs « la participation juive aux programmes idéologiques de Vichy ne se limitait pas au scoutisme. Entre 1940 et 1942, en zone non occupée, le régime invite de jeunes juifs français à participer, en même temps que leurs homologues non juifs, à toutes sortes d’initiatives visant à revivifier la nation après la défaite ». « Dans la défaite, Vichy offrait une occasion aux Éclaireurs juifs désireux d’en finir avec l’existence individualiste bourgeoise qui, selon eux, affligeait la vie française de l’entre-deux-guerres, et ce, en appliquant leurs idées sur la communauté rurale et, surtout, en menant une vie juive et en étudiant le judaïsme ».

            De là à penser que l’intégration aux EIF était pour Francis, alors adolescent, une manière de se rebeller contre l’autorité paternelle en rejetant les valeurs bourgeoises dans lesquelles il avait vécu depuis sa naissance, il n’y a qu’un pas… que nous ne franchirons pas. 

            Néanmoins, le 29 novembre 1941, par une loi du gouvernement de Vichy, le mouvement des EIF était dissout, comme toutes les organisations juives non cultuelles. Le président du scoutisme français , le général Joseph LAFONT, obtenait cependant des autorités de Vichy que les EIF, bien que ne faisant plus officiellement partie du scoutisme français, puissent continuer leurs activités scoutes sous le contrôle du scoutisme français (source : le-scout.fr)

            Les EIF décidaient alors d’intégrer l’UGIF, nouvellement créée pour regrouper l’ensemble des associations et institutions juives. 

            L’action clandestine de l’EIJ se développe : avec les rafles de l’été 1942, les EIF évacuent les enfants juifs étrangers dans des maisons d’enfants.  Le service social des jeunes (SSJ) est alors mis en place. Il a pour nom de code clandestin « la sixième » du nom de la sixième division de la première direction de l’UGIF. La sixième se dédie à la fabrication de faux papiers, au placement des enfants, aux passages de frontières (surtout vers la Suisse) pour les familles et ceux qui veulent rejoindre Londres ou la Palestine. 

            Le 5 janvier 1943, par un simple courrier adressé au directeur de l’UGIF, Louis Darquier de Pellepoix, commissaire général aux questions juives ordonne « d’assurer la dissolution effective et immédiate des EIF et d’interdire leur regroupement sous une forme quelconque ». À partir de là, les mouvement bascule dans la clandestinité, intensifiant le sauvetage[3] et bientôt la lutte armée. 


[1]Voir sur ce point la biographie que nous avons consacrée à Hermann Rosenbach, dont la famille à passé quelques jours dans cette ferme à Saumur.

[2] D.Lee « l’exemple du chantier rural des EIJ à Lautrec (Tarn) », revue d'histoire de la Shoah 2020/2, n°212.

[3]Sur ces actions de sauvetage de La Sixième, voir la biographie que nous consacrons à Jacques Breidick, dont le nom figure par erreur sur la plaque mémorielle du lycée Fabert puisqu’il a été un enfant caché, sauvé par la Sixième

En 1943, André, Victorine et Francis qui vient d’avoir 18 ans, sont fichés en tant que Juifs français : tous trois sont répertoriés sur des fiches orange conservées aux archives départementales de l’Allier (cote 996W778W112).

•      Arrestation, internement à Drancy et déportation

            Francis Lévy et sa famille sont arrêtés le 25 décembre 1943 à Vichy et transférés à Drancy le 7 janvier 1944. Ils sont enregistrés sous les numéros 11036 (André), 11037 (Victorine Madeleine), 11038 (Francis)et 11039 (Nicole)[1].


 

 Fiche de Francis Lévy,

 issue du fichier de Drancy.

On y lit son état civil :

- date et lieu de naissance,

- nationalité (français d’origine),

- sa « profession » : étudiant,

- sa dernière adresse a Vichy ;

- la date à laquelle il a été transféré de Vichy à Drancy (Vichy 7-1-44).

On y lit aussi son numéro d’internement à Drancy : 11038.

Les chiffres 4.3 et 7.2 indiquent l’emplacement qui lui était assigné a Drancy : le premier chiffre correspondant au numéro d’escalier, le second à l ‘étage ou à la chambre.

La mention+fam indique que Francis était là avec sa famille.

La lettre B signifie qu’il était « immédiatement déportable ».

La date tamponnée du 20 janvier 1944 correspond à la date de départ du convoi de déportation.


 

Francis, sa sœur Nicole et ses parents, André et Victorine, passent une quinzaine de jours dans le camp de transit de Drancy avant d’être déportés vers Auschwitz Birkenau par le convoi 66 qui part le 20 janvier 1944 de la gare de Paris- Bobigny.

 

Liste originale du convoi de déportation 66 portant les noms d’André, Madeleine (deuxième prénom de Victorine) et Francis Lévy

source : mémorial de la Shoah

 

 

 

 


​Ce convoi s’inscrit dans un contexte bien particulier, de changement de paradigme dans la nationalité des juifs déportés. Il comporte en effet 1153 déportés, dont la majorité est de nationalité française, issus de nombreuses arrestations individuelles et et familiales qui ont eu lieu en décembre 1943 dans plus de cinquante départements de région parisienne, du Sud Est de la France, à Lyon et Bordeaux.

 

            Jusqu’à l’été 1943, ce sont essentiellement les Juifs étrangers qui sont déportés depuis la France, en application de ce que l’on a appelé accords Oberg-Bousquet de juillet 1942. Sont alors visées différentes nationalités : Allemands, Autrichiens, Polonais, Russes, Tchécoslovaques et apatrides (de nationalité indéterminée). Sont déportables les hommes et femmes  de 16 à 45 ans ( à Paris les règles sont un peu différentes : 60 ans pour les hommes et 50 ans pour les femmes. Les enfants juifs sont également déportables, ce qui explique les 4115 enfants juifs étrangers raflés les 16 et 17 juillet 1942 ). Dans la zone non occupée, il y a une motivation supplémentaire : il s’agit de se débarrasser des juifs entrés en France après le 1er janvier 1936. Ce ne sont donc pas seulement les étrangers qui sont visés, mais surtout les réfugiés, censés représenter un poids pour le pays.

            Entre septembre et novembre 1942, on assiste à une extension des nationalités ciblées par les rafles et la déportation : viennent s’ajouter à la liste précitée les Baltes, Bulgares, Hollandais, Yougoslaves, Roumains, Belges et luxembourgeois. 

            Le 25 janvier 1943. Eichmann autorise Knochen à déporter les Juifs français en infraction et le 10 février René Bousquet se range à la demande allemande de déporter ces juifs français. Trois jours plus tard un convoi quitte Drancy avec 1000 juifs à bord, tous français. 

            Mars 1943 marque de fait, selon Alexandre Doulut, « la fin d’une volonté programmatique dans la déportation des juifs de France. Les convois qui quittent la France ensuite ont été organisés simplement parce que le chiffre de 1000 ou 1500 individus déportables à Drancy venait d’être atteint tel jour. Plus question pour Eichmann et Rothke de subir une nouvelle fois l’humiliation d’avoir à décommander des trains auprès du ministère allemand des transports. L’idéalisme génocidaire à fait place au réalisme politique : les Allemands ne déporteront pas tous les Juifs qu’ils veulent, mais tous les Juifs qu’ils peuvent ». 

            L’espoir allemand, un temps entretenu par le régime de Vichy, d’une dénaturalisation collective des juifs devenus français depuis 1927, qui aurait permis de multiplier les rafles et les déportation, disparaît en août 1943. 

            Comme le gouvernement de Vichy s’oppose toujours un refus de principe à la déportation des Juifs français, à laquelle la population n’est pas favorable,  les Allemands apprennent à agir seuls. Cette indépendance contrainte leur permet d’arrêter les Juifs français, avec ou sans l’aide de la police de Vichy et le 19 août 1943, H.Rothke informe officiellement le gouvernement de Pétain que les accords négociés en juillet 1942 sont caducs. 

            À partir de l’été 1943, avec l’arrivée en France d’Alois Brunner, qui assure la direction du camp de Drancy, les convois, du numéro 57 qui part  le 18 juillet 1943, au tout dernier parti le 17 août 1944, sont majoritairement composés de juifs français. 

            Et ce d’autant que depuis le premier janvier 1944 René Bousquet a été remplacé, au poste de secrétaire général de la police de Vichy par Joseph Darnand. Alors que Bousquet tentait de conserver une part d’autonomie de la police française dans le cadre des arrestations de juifs et retardait l’application des mesures de déportation contre les Juifs français (pas par philosémitisme, mais  parce que la population française y était majoritairement opposée), Darnand fondateur de la Milice, officier d’honneur de Waffen SS et farouchement antisémite, est favorable à une coopération renforcée avec l’occupant et à une radicalisation des arrestations. 

            À partir du convoi 66, la rapidité des délais entre arrestations et déportations marque un durcissement dans la déportation : la plupart des juifs arrêtés ne restent que quelques jours ou semaines à Drancy avant d’être déportés et les convois comportent parfois jusqu’à mille-cinq-cent déportés[1]

            Bien que les arrestations se soient radicalisées, les Allemands continuent de masquer la véritable destination des convois pour ne pas provoquer l’affolement des déportés.

            Les conditions de déportations sont invariablement les mêmes que celles qui avaient cours dans les convois précédents et que nous avons déjà décrites dans les biographies d’autres anciens élèves de notre lycée.

            Nous disposons cependant sur ce convoi n°66 du témoignage d’une survivante, Suzanne Birnbaum, publié sous le titre « Une Française juive est revenue » par l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie en 2003, dont le Mémorial de la Shoah a bien voulu nous faire parvenir quelques pages numérisées.

            Elle a connu un parcours similaire à celui de Francis Lévy : arrêtée à Paris début janvier, elle reste deux semaines à Drancy avant d’être déportée.

 

            Elle écrit : « Drancy, dont on avait peur de loin, était un camp à la rigolade tant qu’on y demeurait. Seule la perspective de la déportation était désagréable. Mais lorsqu’on était là, au bout de trois jours, on trouvait le moyen de se débrouiller, de correspondre avec l’extérieur et de recevoir des colis de toutes sortes […] ON pouvait même, si on acceptait certaines conditions, retarder sa déportation de quinze jours ou d’un mois. Mais ignorant ce que l’avenir nous réservait, ne pouvant en supposer toutes les horreurs et les conditions étant pour certaines personnes désagréables à remplir, on préférait, à quinze jours près, partir avec les connaissances sympathiques qu’on avait eu le temps de faire.

            Je suis restée deux semaines à Drancy et c’est deux jours avant notre départ, le 20 janvier 1944, que nous avons su que nous serions déportés.

 

            Trois jours après notre départ de Drancy, le convoi de déportés, parti le jeudi matin, à 6 heures, arrivait dans la nuit du samedi 22 au dimanche 23 janvier 1944, vers minuit et demi à Birkenau, à deux kilomètres d’Auschwitz (Haute Silésie).

 

            Nous n’avions, jusqu’à ce moment là, aucune idée de l’endroit où nous étions. On nous avait dit au départ de Drancy : « direction Metz », là vous serez soumis à un triage et envoyés, selon vos compétences, dans l’une ou l’autre direction pour travailler en Allemagne. Les familles seront réunies, ne soyez pas inquiets à ce sujet.

            Enfermés dans des wagons plombés, à soixante par voiture, nous n’étions éclairés, pendant ces trois jours, que par un petit lumignon au pétrole, dégageant plus de flammèches et de suie que de clarté. Dans chaque wagon il y avait trois seaux pleins d’eau et deux baquets pour les nécessités du voyage.

            Nous nous étions groupés par sympathies. Malgré l’anxiété de chacun pour l’avenir, nous nous efforcions d’être gais. […]

            Nous étions très mal et ce voyage nous semblait si épouvantable que nous souhaitions tous arriver n’importe où, mais le plus rapidement possible.

 

Le convoi 66 suit le même parcours que tous les autres, pour arriver à Birkenau dans la nuit du 22 au 23 janvier 1944.


[1]Sur l’évolution de la position du régime de Vichy et des autorités allemandes quant à la nationalité des juifs déportés, voir en dernier lieu A. Doulut, La déportation des Juifs de France, changement d’échelle, CNRS, Paris 2025, pp,35-39.


Suzanne Birnbaum livre, dans son témoignage, ses impressions lors du débarquement sur la Judenrampe :

            [ A Birkenau] après des heures d’arrêt, toujours enfermés dans les wagons, nous attendons. Tout à coup, on entend des ordres aboyés puis un bruit de chaînes, c’est la porte du wagon qui s’ouvre.

            Jamais aucun metteur en scène ne rendra l’impression que nous fit cette arrivée. C’est la nuit, il fait un froid glacial, vif, sec. Des réflecteurs puissants éclairent d’une clarté vive et blanche le train et la voie ferrée. Nous descendons des wagons, poussés par les Allemands sur un quai boueux, où nos pieds s’enfoncent de vingt centimètres dans une terre gluante.

            Devant chaque réflecteur une sentinelle allemande, avec casque, fusil et chien, se détache en noir sur blanc. Les ordres rauques continuent à jaillir en allemand, nous ne comprenons pas. On nous explique : «les hommes là-bas, les femmes ici, mettez-vous en rangs par cinq. Que chacun jette ses bagages, sans exception, en un tas, sur le quai . » Nous nous exécutons. Si nous essayons de garder un sac à main ou un petit paquet, un soldat allemand passe et l’arrache[1].

            On ne peut qu’imaginer la violence de cette scène ; des déportés aveuglés par la lumière des réflecteurs après trois jours et autant de nuits passés dans la pénombre du wagon, abrutis par les hurlements des SS et les aboiements de leurs chiens, obligés de laisser derrière eux dans la précipitation les quelques effets personnels qu’ils avaient pu emporter, séparés de leur famille et de leurs connaissances.

            La famille Lévy a dû se trouver séparée : Victorine et Nicole d’un côté, André et Francis de l’autre, avant même la « sélection » entre les aptes et les inaptes, entre ceux qui pouvaient servir le Reich en tant qu’esclaves et ceux qui, trop faibles, trop jeunes ou trop âgés, inutiles, étaient voués à l’assassinat immédiat par le gaz.

            Sur ce convoi de 1153 personnes, 236 hommes et 55 femmes ont été sélectionnés pour les travaux forcés. Le reste du convoi a été gazé à l’arrivée.

            André et Victorine, 54 et 45 ans avaient peu de chance de survivre. Francis et sa sœur Nicole, âgés respectivement de 18 et 16 ans auraient pu faire partie des « sélectionnés ». Les archives ne conservent aucune trace de leur enregistrement (mais ces archives ne sont que partielles, ce qui ne signifie donc pas qu’ils ne sont pas entrés dans le camp).

            En 1945, aucun des membres de la famille de Francis Lévy n’avait survécu à la déportation.


[1] Suzanne Birnbaum,  Une Française juive est revenue , Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie, 2003, pp. 15-17.



Francis Lévy sur le Mur des Noms au Mémorial de la Shoah à Paris